LES AVENTURES DE GROG : Paperback Freud et la psychanalyse rurale
GROG | 5 juillet 2012
Ami(e) des troisièmes mi-temps, des arrosoirs de bière et du solo à tirelarigot, il est temps de passer sur le divan. Alors que dans nos contrées, loin des circuits de grandes écoutes, le hard-rock se bagarre pour s’extirper de l’image d’un genre moribond, paillard (le Hellfest n’est-il pas le rassemblement des gens les plus laids de France ?) et bon pour les quadras nostalgiques des années hair-metal et d’Yngwie Malmsteen, ou des quinquas ne jurant que par Aerosmith période Rocks et AC/DC du temps de Bon Scott, la musique des poilus et autres sculpteurs de menhir continuent de drainer ses émules. Plus que jamais, les meilleurs fleurons du genre pullulent en Scandinavie. Les amateurs se souviennent des mythiques Hellacopters, initiateurs du rock high energy plus efficace qu’une barre d’Ovomaltine, se font la coupe de cheveux des Backyard Babies, et les Nomads atomisent les Stooges dans nos cœurs. Enfin bref, réjouissons nous, on a trouvé les derniers bouseux qui envoient du pâté : Paperback Freud. Voici les dernières aventures de GROG.
On ne va pas tergiverser : la musique de Paperback Freud risque d’épiler le maillot des hispteuses fredonnant du M83. On parle d’hard-rock à l’ancienne, classique, qui file droit et sec, on parle du AC/DC de Let There Be Rock, du Aerosmith période Toys in the Attic, d’Hanoi Rocks. Du millésimé qui sent le baril de Leffe, la guitare en bois et le binaire serré. Ne cherchons pas plus loin, résumer Paperback Freud, c’est comme raconter le scénario d’un film de Jean-Claude Van Damme.
Le quintette de Stockholm aux surnoms improbables (Snake au chant, Savoy à l’harmonica, Rocki avec un « i » à la guitare, Yeti à la basse et Thundersteel à la batterie) turbine depuis 2002 dans le sillage bruyant des Hellacopters et autres boucaniers suédois. Après des années de tournée, ils parviennent à pondre un premier LP en 2006, The Roller, enregistré avec les moyens du bord, suivi d’All in a day’s work (2009)*, première collaboration avec le label français Longfellow Deeds Records, structure indépendante à l’imagerie emprunté à Frank Capra, rigoureusement ancrée dans le brutal et les références heavy. En 2012, nos rockeurs freudiens reviennent avec un troisième opus, Hard Rock City, toujours chez Longfellow Deeds, probablement leur œuvre à l’état de maturation le plus avancé. Instant Classic, comme dirait l’autre.
A l’occasion de la pré-sortie du disque lors du Disquaire Day en avril dernier, le Grog se retrouve une fois de plus nez-à-nez avec une belle bande de suédois (remember The Soundtrack of Our Lives). Accueilli par l’Institut Suédois de Paris, le cadre de cette rencontre est on ne peut plus improbable entre gueules de bois, marmailles qui piaillent et bonnes femmes dans un coin de la pièce. Il fallait bien que Grog mette tout le monde à l’aise au saut du lit.
GROG : Je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir à votre nom de groupe, « Paperback Freud », donc, comme j’imagine que ça a été réfléchi avant, je vais vous poser des questions en relation avec Freud.
(rires collégiales)
La première citation de Freud qui m’a semblé pertinente vous concernant est la suivante : « s’il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières, en tant qu’il permet de tirer profit de penchants affectifs et d’énergies instinctives ».
Yeti : Euh… Ok, tu peux répéter ? (rires)
Rocki : J’avoue que je n’ai rien compris.
(on répète la citation, yeux ronds)
En chœur : Oui, oui, on est complètement d’accord avec ça.
Snake : Qu’est-ce qu’on peut dire à ça ?
Yeti : Dans l’absolu, c’est un peu philosophique, mais oui, c’est vrai… Tout aspire à ça.
Est-ce que ça… Hum… ça décrit votre travail avec Paperback Freud ? Parce qu’on voit partout, dans vos interviews, qu’y a qu’une seule chose qui les intéresse, c’est faire la chouille et faire du rock. Donc, vous êtes content de ça, en quelque sorte.
Yeti : Ben oui, regardez ce type (montre Rocki, le guitariste, en plein mal de cheveux) 12 heures de fun et 12h de ça (Rocki a la gueule de bois). Le Seigneur reprend ce qu’il nous a donné (rires). Mais, oui, c’est la raison pour laquelle on fait tout ça. Si tu décides de faire quelque chose, essaies de le faire bien.
Savoy : On vit vraiment en accord avec les préceptes du Dr Freud.
Yeti : On peut faire les choses soit à la dure, soit à la cool. Nous, on a choisi de les faire à la cool.
Ça nécessite des sacrifices ?
Savoy : On doit sacrifier les trucs chiants (rires)
Thundersteel : C’est beaucoup de boulot.
Yeti : On a notre lot d’emmerdes aussi. Encore une fois, si tu choisis de faire quelque chose, fais quelque chose d’amusant. Et tout le quotidien qui doit venir avec suivra naturellement.
C’est cool. Deuxième citation.
En chœur : Oooooh !
« On a beau rêver de boissons… »
Yeti : Ca commence mal (rires)
« On a beau rêver de boissons : quand on a réellement soif, il faut se réveiller pour boire ». C’est pour toi (à Rocki)
Savoy : Je peux voir dans ses yeux, que c’est une citation profonde.
Rocki : Euh… Oui, bien sûr qu’on doit se réveiller. Si tu fais que dormir, tu ne fais que rêver, rien ne se concrétise.
Snake : Tu dois te réveiller, et boire !
Rocki : Pour te réveiller, tu dois boire dans ton rêve !
(à Rocki) Et ça, c’est ton leitmotiv dans la vie ou que dans le groupe ?
Rocki : Euuh… Peut-être surtout les week-ends.
Snake : Faut quand même rester en vie le reste du temps.
Rocki : Mais il faut un peu des deux, le rêve est un moteur et il faut se réveiller pour le réaliser.
Troisième citation de Freud : « Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation ».
Savoy : Je crois qu’on peut trouver un rapport dans les paroles (à l’intention de Snake).
Rocki : On lançait des cailloux mais je crois que ça ne nous a pas réussi…
(éclat de rire général, en suédois. On a perdu le fil)
Savoy : J’essaie de voir en quoi cette citation peut s’appliquer à notre groupe. Je ne sais pas…
Yeti : J’essaie de comprendre quel est notre rapport avec la civilisation.
Snake (laconique): Si tu essaies de tuer quelqu’un, c’est un bon début à la civilisation.
Yeti (rires) : Non, je ne crois pas !
Savoy : C’est un meilleur début en tout cas !
Yeti : Nan mais là, on est en mode « vieux cons » qui dit « t’as gueule, tout est pourri ». Plutôt, « fermes-là et joue au lieu de balancer des pierres » !
Peut-être dans les paroles ?
Yeti : On n’essaie pas d’insulter tant que ça qui que se soit.
OK. La dernière est plus compliquée : « La civilisation est quelque chose d’imposée à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition ». Qu’est-ce que ça vous évoque ?
Yeti : Oui, c’est la civilisation pour toi. Une des merveilles du monde. Ca devrait être l’une des sept merveilles du monde : comment une si petite minorité peut s’accaparer le contrôle par des moyens si bas et si vils ? Mais tu te rends compte qu’au niveau de ta vie de tous les jours, ces moyens si bas et vils produisent la table sur laquelle tu manges, te donne ce sentiment de sécurité. Et ça les immunise. (rires des autres) Ce genre de citation peut se prêter à diverses interprétations. C’est la vérité dans sa piteuse réalité.
D’une certaine manière, Paperback Freud serait cette minorité de groupes faisant une musique de niche qu’est le hard rock, qui cherche à imposer une sorte de… joie de vivre, peut-être, par votre musique ?
Yeti : Oui, dans le sens où ça peut-être une communauté.
Rocki : Mais la musique s’adresse à tous.
Savoy : La musique est pour tout le monde, mais ce qui est bien, sans parler philosophie, c’est qu’on joue pour le plaisir du public et le nôtre, qu’importent tes ambitions sur un plan philosophique ou autre. L’important, c’est que tu t’éclates toujours. On partage le fun. On s’adresse autant à des gamins qu’à des bikers criminels récidivistes (rires). Tout le monde a le droit de s’amuser, c’est une bonne chose.
Yeti : Oublie l’intellect et regarde ce qui se passe.
Est-ce que c’est pas compliqué à faire par rapport à d’où vous venez en Suède ? L’année dernière, j’ai rencontré d’autres suédois, The Soundtrack of Our Lives, on avait discuté du rapport entre le rock et les pays scandinaves qui, apparemment, a bien réussi à se développer là-bas. Et j’ai cru comprendre dans différentes interviews que j’ai lu de vous que ce n’était pas facile pour vous, pour votre musique de pouvoir vous développer et circuler en Suède. Étonnant, car, depuis la France, ce coin-là apparaît vraiment une terre promise par rapport au rock, au pur rock.
Yeti : Tout le monde se plaint de l’industrie du disque en Suède. Je pense qu’une des façons de voir le problème est : tu prends un pays de 9 millions d’habitants, tu les éparpilles très loin les uns des autres sur le territoire, en se concentrant sur deux villes, Stockholm et Göteborg, principalement. Et à partir de là, tu as un problème. Parce que les deux villes principales où tu peux espérer faire de la musique, travailler, sont saturées de groupes. Du coup, les clubs restent axés sur le grand public. Donc, tu as des petits clubs qui vont jouer toutes sortes de musique, mais aucun qui va s’investir particulièrement dans un genre. Sauf qu’une fois où tu as exploité les quelques endroits spécialisés, ben ça s’arrête-là, pas moyen d’évoluer. T’as été accepté, tu as dit ce que tu as voulu dire, un point, c’est tout. On peut se plaindre parce qu’après on est obligé de trouver une façon nouvelle de promouvoir notre musique, en espérant que les gens s’adaptent. Pas comme en Suède. Ou alors tu essaies de trouver un autre marché, un autre pays…
Savoy : Et aussi, je pense que c’est lié au type de musique que nous jouons ou que Soundtrack Of Our Lives joue. Le gars lambda en Suède ne nous écoute pas NOUS : il va allumer la télé et consommer directement ce qu’on lui donne.
Yeti : La Rihanna suédoise par exemple.
Savoy : Donc de ce point de vue, notre musique n’est pas franchement mainstream. Mais la scène underground suédoise, à laquelle on se rattache, est vraiment très bonne. Le problème, c’est qu’il y a 300 groupes et peu de clubs pour les voir.
Yeti : Si tu te tournes vers le Black Metal ou un autre style extrême, ce sont des sous-genres qui existent par eux-mêmes. Ces groupes-là ne vont pas obtenir des créneaux dans des clubs de rock, ils ne tournent que dans des boites de métal ou des soirées métal. Ce qui en ressort est qu’il y a un sens de la communauté très fort qui les sauve en quelque sorte. Nous, on a le cul entre deux chaises, parce que notre musique plaît à un public varié, ça, vous êtes au courant, et nous aussi. Le prochain album sera « pop » (rires).
On va pas décrire pendant dix plombes votre musique : c’est vraiment du hard-rock complètement millésimé. Ce qui est étonnant, c’est que ce genre de musique est devenu de « l’underground », alors qu’à une certaine époque, c’était la norme, dans les années 80.
Yeti : C’est la raison pour laquelle on en joue aujourd’hui : y a vingt ans, on était des gamins. Sans rire, si tu joues le truc mainstream assez longtemps, ça finit toujours pas devenir « indé » avec la succession des modes.
Oui, c’est ce qui attend Rihanna quoi.
Yeti : De toute façon, on fonctionne par vague, par mode. Ce qu’on écoute, la façon dont on s’habille, ça tourne en permanence de façon cyclique. Donc, tiens toi en à ce que tu aimes faire et essaies de le faire du mieux que tu peux.
Rocki : On n’essaie pas de correspondre à quoi que ce soit, on essaie juste de correspondre à la musique que l’on aime. Et si on nous dit que c’est du hard-rock « millésimé » ou « vintage », OK.
Yeti : À force de jouer les morceaux, les compositions sont plus resserrées, on resserre notre horizon alors que notre public s’accroît. Et ça se ressent sur Hard Rock City.
Savoy : Regardes nous, on serait mal barré si on voulait faire du hip-hop.
Qui sait ? Vous êtes en France, c’est pas la première fois que vous êtes en France, alors je voulais savoir quelle était votre relation, justement, avec la France. Parce que, bon, contrairement en Suède, le hard-rock, en France, c’est pouet-pouet cacahuète au niveau du business, à part pour les troisièmes mi-temps.
Savoy : Le public français nous avait fait grande impression lorsque nous avions joué au festival Rock en Stock en 2007. C’était la première fois que nous venions en France et on ne savait pas franchement à quoi s’attendre. Sur scène, on voyait peut-être 1500 ou 1600 personnes hurlant et applaudissant.
Yeti : C’est comme si notre rêve de rock’n’roll devenait réalité. On a eu une belle rencontre avec ce public. Ca a vraiment réchauffé nos frigorifiques cœurs de suédois.
Savoy : Ca prouve que notre musique marche parce que c’était un petit festival local, avec un public assez mixte, avec des familles, des enfants, et après deux morceaux, c’était la fête. Ils ont su apprécier le moment présent.
Yeti : Donnez-nous un public qui est là pour passer un bon moment et on saura atteindre ce but.
Snake : « Go with the flow »
Rocki : Et puis, nous sommes sur un label français…
Yeti : Mais ça, c’est venu après le festival. C’est après ce concert que Longfellow Deeds nous a approché. Et je pense qu’on a une très bonne collaboration avec cette structure. Il y a une bonne alchimie. Mais pour revenir sur l’accueil de la France, à travers les concerts, les médias, l’accueil est toujours terrible.
Et comparativement à la Suède ?
Rocki : Les situations sont similaires, si on compare la province et les grandes villes. Rock en Stock était un festival provincial, et ça nous correspond plus de jouer dans ce genre d’endroits que les grandes villes. Elles sont plus dans ce qui est à la mode, hype.
Yeti : Mais c’est bien parfois d’aller en villes pour montrer ce dont on est capable aussi.
Rocki : C’est tout de même plus marrant d’être à la campagne ! (rires) Mais les grandes villes, c’est mieux pour la fête.
Yeti : On en revient quand même à la connexion avec le public : on est très proche du monsieur tout le monde, de la classe moyenne, des gens normaux, comme nous-même.
En partant du principe que le public citadin est plus bourgeois et intellectuel ? Comme moi ?
(Rires collégiales)
Yeti : C’est bien vrai ! Poser des questions et réfléchir, c’est une chose. Mais dans les grandes villes, il y a l’importance de la façade, garder la face, être à la mode, bien s’habiller. Beaucoup d’énergie est dépensée dans l’apparence et non dans ce que tu es.
Savoy : Dans les grandes villes, les interviews sont plus comme des thérapies freudiennes (rires jaunes)
Rocki : Mais si tu fais le genre de musique que l’on joue, c’est fondé sur l’émotion. Et pour ça, il faut ne pas penser à la façade, il faut laisser transparaitre ce que l’on est à l’intérieur. Je pense que c’est plus facile à la campagne.
Retrouver Paperback Freud en show-case au magasin Gibert-Joseph de Paris.
PAPERBACK FREUD – HARD ROCK CITY (LONGFELLOW DEEDS RECORDS)













