LES AVENTURES DE GROG : Ce qu’il y a derrière les lunettes de Gaz Coombes
GROG | 12 juin 2012
Il n’en restait plus qu’un pour tenter l’aventure en solitaire : Gaz Coombes, le garnement des garnements, anciennement à la tête de Supergrass. Cadet de la génération britpop, le vivifiant trio d’Oxford a été le dernier à jeter l’éponge en 2009, scellant pour de bon l’euphorie des glorieuses années Blair, se dissolvant au beau milieu du retour du parti conservateur. Avec Here Comes The Bombs, le zébulon à rouflaquette livre un recueil déluré, gagnant sa cohérence sur le fil. Le cul entre deux chaises, entre les vignettes pop énergisantes de son ex-groupe et des nouveaux horizons picturaux aux contours abstraits, Gaz Coombes, toujours enthousiaste, semble naviguer à vue. Mais on ne l’a fait pas à Grog : les lunettes noires ne permettent pas de cacher l’inquiétude.
La séparation de Supergrass était venue à point nommée pour un groupe tournant en rond sur son dernier disque, Diamond Hoo Ha, préférant ajourner un hypothétique septième essai, alors appelé Release The Drones.
A vrai dire, on ne savait pas trop quoi attendre d’un Gaz Coombes livré à lui-même, sans la dynamique batterie de Danny Goffey et la basse fuzzée de Mick Quinn, la meilleure section rythmique produite par la Perfide Albion durant les années 90. Toujours adepte des cartooneries en tout genre, avec ce graphisme pop emprunté à Saul Bass (notre homme est cinéphile), Gaz ne rie plus, ou pas autant qu’il voudrait nous le faire croire. Pas de quoi jouer des violons certes, mais, lors de notre rencontre, il a été difficile de ne pas percevoir un certain égarement, un vague à l’âme provenant de réponses vagues. Une hésitation à se définir, à développer un projet, une vision alors que tout le matériel est là. Oh, on ne peut pas dire que Supergrass brillait par sa cohérence, l’attitude branloche et joyeusement foutraque de toute la bande unifiant les embardées punks d’I Should Coco, le psychédélisme d’Isn’t It For The Money, l’hommage à Curtis Mayfield du troisième alboum, le glam bonnard de Life on Other Planets ou le virage pastoral bordélique de Road To Rouen.
Livré à lui-même pour la première fois en 18 ans de carrière, ce jeune artiste de 34 ans a tout à construire et doit surtout réussir à se définir comme auteur-compositeur à par entière. Here Comes the Bombs regorge de merveilles enthousiasmantes, les pépites schizophréniques « Hot Fruit » ou « Sub-Divider », ce « Break The Silence » fédérateur, l’épileptique « Simulator » ou encore la pièce montée centrale « Universal Cinema », où il laisse enfin exprimer sa verve filmique, exemple de ces petits films sonores qu’il aimerait tant créer. Par touche, Gaz Coombes devient adulte et casse tout dans la maison, même s’il en garde les fondations.
GROG : Pour frapper fort avec ce 1er album solo, vous l’avez intitulé Gaz Coombes presents… Here Comes The Bombs. Forcément, cela m’a interpelé. 72 ans après, les anglais sont-ils donc toujours aussi traumatisés par les bombardements allemands ?
GAZ COOMBES : Je pense… Je pense… Je pense que c’est assez libre d’interprétation… Pour moi, le titre de l’album tire son sens de plusieurs idées, tu vois : des enceintes qui explosent, de ces bombes sonores que sont les chansons. C’est explosif, plein d’énergie pour moi au sens premier du terme. Et peut-être, dans un registre plus sérieux, c’est un peu aussi ma vie que je commente. J’ai l’impression d’être cerné par la guerre, dans un état de siège permanent… Ce que j’observe dans ma vie de tous les jours. Voilà, on retrouve ces différentes idées dispatchées dans tout l’album…
De guerre ? Contre qui ?
Non, moi je fais la guerre à personne ! Moi, j’ai des gamins maintenant, ils regardent la télé et ils me posent des questions. Ils me disent : « qu’est-ce qui se passe ici ? », « pourquoi font-ils ces choses ? »… Mes observations, ce sont comme des instantanés représentés dans l’album. Que ça parle de guerre, de voyages dans l’espace ou de sexe, ou de drogues, ce sont des sortes de moment. Et le titre du disque est aussi en référence au groupe qui m’accompagne sur scène, que je surnomme les « Bombs ».
Mais, ils étaient là pendant l’enregistrement ? C’est farfelu comme réponse…
Non, j’ai anticipé sur l’avenir…
En préambule de ce premier album, on retrouve dans plusieurs communiqués de presse ou interview cette réflexion que vous faites sur la manière dont vous avez abordé sa création. Vous parlez de l’excitation de créer quelque chose de nouveau, une nouvelle « page » de votre vie artistique, en prenant la métaphore de la page blanche d’un livre vierge, à écrire. Quel a donc été le premier mot écrit pour remplir cette page ?
Je sais pas… « Liberté » ? D’exploration… « Liberté » d’expérimentation… C’était de ça qu’il s’agissait : me voilà tout seul, qu’est-ce que je peux faire, quels choix prendre ? Peut-être qu’« expérimentation » serait le premier mot en fait…
Vous avez 34 ans, ça fait 18 ans que vous faites de la musique. A quel niveau vous n’avez pas encore expérimenté des choses ? Qu’est-ce que vous avez expérimenté de plus maintenant ?
Je pense que ça vient du fait que quand tu es dans un groupe, c’est une voie collective, tu expérimentes ensemble, les idées se répondent… Je me suis dit que pour moi, il s’agissait d’explorer ce que j’avais dans ma tête, tout seul. Avec tout un tas de références bizarres, musicales, cinématographiques. L’idée « film » a été primordiale dans la création de cet album : j’imaginais des scènes de films imaginaires en même temps que j’écrivais les chansons. C’était assez bizarre… je ne l’avais jamais fait avant.
Quel film aviez-vous envie de raconter ?
Je ne sais pas, je vous le demande. Je veux composer une bande-originale depuis des années et l’occasion ne s’est jamais présentée, donc j’en ai eu marre d’attendre. J’ai donc fait la bande-son d’un film qui n’existe pas. Donc, voilà, je ne sais pas quel film ça peut être.
C’est vrai que c’est un peu le bordel : y a un p’tit côté psychotique, très science-fiction quand on écoute le disque, et en même temps, vous avez choisi ce graphisme pop, rappelant les créations de Saul Bass. Complètement schizophrénique. On sent bien que vous ne savez pas du tout où vous êtes allé pour faire ce disque.
J’ai dû décharger toutes les choses que j’avais en moi. Donc forcément, c’est pas très cohérent, il faut la trouver après coup, il faut créer un tout qui ait un sens sur lequel on reste concentré sur tout un album. Et je trouve que celui-ci s’en sort bien.
Restons sur ce côté schizophrénique, voire psychotique de l’album. Beaucoup de chansons d’Here Comes The Bombs, à l’image de « Sub-Divider », ressemblent à des assemblages de parties très hétérogènes, loin des canons d’écriture plus classique, sans refrain à proprement parlé, malgré des lignes mélodiques assez claires. A cheval entre le désir de créer des chansons claires, efficaces et énergétiques, tout en se dérobant au dernier moment. On va quelque part puis on va ailleurs. Ce sentiment de schizophrénie qui habite l’écoute rappelle John Carpenter, dont vous avez déjà évoqué votre attachement… Vous êtes plus de quel côté : l’humour potache de Darkstar ou les délires macabres de L’Antre de la Folie (In The Mouth of Madness) ?
Oh oui, l’humour de Darkstar, c’est un de mes films préférés. Y a la notion de ne pas trop se prendre au sérieux, qui est toujours présent dans tout ce que je fais. Mais c’est pas aussi sympathique et innocent que pouvait l’être Supergrass. Mais ça m’a plu de prendre le contre-pied, comme tu disais, là où il y aurait dû avoir un refrain… Et en même temps, j’ai pas honte de faire des chansons accrocheuses et efficaces. J’adore les mélodies, ça fait parti intégrante de ce que je fais, les suites d’accords. Aussi, du fait de l’influence des bandes-son, ça me donne envie de développer des choses, de prendre mon temps comme sur « Universal Cinema ». La batterie n’arrive pas avant une minute trente, et le chant encore plus tard. Et pourquoi pas ? J’aime bien l’idée de laisser le morceau se développer, de prendre le temps de s’immerger, sans balancer le refrain tout de suite. J’aime la rencontre de ces deux approches. Pour moi, ça fonctionne, j’y trouve ma propre voie en faisant ainsi, en gardant un peu de tradition tout en essayant d’y apporter un éclairage différent. Sur le plan purement sonore, c’était très important pour moi. J’aime l’équipement vintage. Dans mon studio, j’ai une collection de vieux micros, de vieux synthés… Et je m’éclate avec les logiciels derniers cris, de programmations de batterie, et les ordinateurs. J’aime bien marier ces deux approches, ça a un petit côté fête foraine, c’est très stimulant.
Restons sur le cinoche. Immanquablement, dans ce disque, on retrouve beaucoup d’éléments familiers, musicalement parlant, en prolongement de Supergrass (votre voix, des sons de guitares caractéristiques, des cassures de rythmes soudains, de structures alambiqués…), mais ce qu’on découvre chez vous, à présent, c’est ce côté visuel plus affirmé. Dans les clips de Supergrass par exemple, on pouvait déjà voir ce côté visuel rigolo et très travaillé. Est-ce que vous comptez pousser encore plus loin cette facette-là, jusqu’à même ne plus écrire de chanson ? Écrire un opéra, que sais-je, c’est à la mode… Faire des films, des cartoons…
Je pense que oui. J’ai cette idée dans la tête de faire un ou deux concerts spéciaux dans un vieux cinéma, et utiliser l’écran pour projeter des animations, des images en général, qui illustrerait la musique. Je suis très existé par cette idée. Mais bon, comme pour toutes les idées excitantes, il faut rencontrer les bonnes personnes. Faudrait que je déniche qui puisse faire ça pour moi. Quelqu’un a qui je pourrais présenter mes idées visuelles, en fonction de la musique, et qui pourrait les concrétiser, pour que les deux se marient. C’est une réflexion qui me passionne, j’aimerais beaucoup faire ça. Juste faire quelques shows dans des vieux cinémas, utiliser l’écran comme un light show. Je pense que ça serait cool… Ou même faire quelque chose d’interactif : quelqu’un qui balance des images en réaction à ma musique, en direct. Si y a quelqu’un d’intéressé, passez-moi un coup de fil !
Pour finir, une question plus générale, qui rejoint ce côté schizophrénique dont on a déjà parlé, mais qui m’a semblé déjà présent au sein de Supergrass. Je trouve, qu’à l’époque, vous aviez une position ambiguë dans le paysage musical anglo-saxon, et mondial tout court. Apparu au milieu de la Britpop, vous sembliez avoir le cul entre deux chaises : soit vous étiez trop compliqués pour les fans d’Oasis, soit trop simples pour les amateurs de Radiohead (c’est un raccourci, je le concède). Une fois de plus, on retrouve cette ambivalence dans Here Comes The Bombs, avec ces chansons pétillantes mais foutrement compliquées. Êtes-vous donc d’accord, ou non, avec ce postulat ?
Euuuh… J’y avais jamais pensé… Euuuh… C’est compliqué de répondre… Je fais juste mon truc quoi… Je crois que je suis juste un passionné de musique, et j’essaie de faire quelque chose qui fonctionne quoi… J’aime faire des choses simples mais en mariant avec des problématiques plus complexes… Je… Je… Je… J’en sais rien, je suis juste barré dans ma tête quoi. Je dois être vraiment schizophrène par certains côtés. C’est peut-être que j’ennuie vite, ça me ferait chier de faire un album avec juste du bon vieux rock’n’roll des familles. Donc j’aime bien y ajouter un peu de profondeur qui permet d’élargir le champ. On commence juste à le jouer live, et c’est mortel. L’album prend littéralement vie. J’ai hâte de voir comment on va le faire évoluer, peut-être que certains morceaux iront jusqu’à 10 minutes s’il le faut, ou faire des versions acoustiques plus simples, plus dénudées. C’est une nouvelle page blanche à remplir.
Un nouveau chapitre.
GAZ COOMBES PRESENTS HERE COMES THE BOMBS (HOT FRUIT/ EMI)











