GROGALAMODE #60 : ZULU WINTER – LANGUAGE
GROG | 7 juin 2012Quand on est sujet de sa Majesté, prendre pour patronyme un peuple d’Afrique responsable de la plus sévère déculottée militaire infligée à l’armée britannique au temps de la colonisation (la bataille d’Isandhlwana, 22 janvier 1879, retranscrit avec précision dans Zulu Dawn, Burt Lancaster et Peter O’Toole en tête d’affiche), c’est un peu de la provocation. Non pas que la musique des Zulu Winter soit un comble de défiance aux instances de la Perfide Albion, mettant elle-aussi ses sujets à genoux à coup de mesures d’austérité (pour en savoir plus, lire notre interview de Richard Hawley), mais voir des anglais blancs comme des Petits Suisses s’appeler « zoulous » n’est-il pas le comble de l’ironie ? En tout cas, le personnel du Grogstore est intrigué. Dans un emballage évoquant le classicisme lustré et romantique de la pop anglaise depuis les années 80, entre la verve littéraire des Smiths et le lyrisme gris des premiers Coldplay, Zulu Winter signe un premier essai moins putassier que leurs coupes de cheveux pourraient laisser présager. La sensorielle Florence nous en décrypte les singularités.
Sous les couleurs de l’Union jack, les grandes stars pop et légendes du rock fleurissent dans le terreau anglais. Après les quatre garçons coupés au bol de Liverpool ou plus tard le quatuor parachuté par Chris Martin, la douce Angleterre donne le sein à cinq nouveaux petits gars chevelus de l’Oxfordshire : Zulu Winter. Seulement deux titres postés sur leur blog auront suffit à allécher les producteurs les plus en vogues du Royaume-Uni. C’est James Sandom, manager, entre autres, de Kaiser Chiefs et des Crystal Castles qui prend les zulus sous son aile pour les faire voler au plus haut.
Will Daunt (voix/guitare), Iain Lock (basse), Dom millard (Clavier), Henry Walton (guitare) et Guy Henderson (batterie), forts d’une dizaine d’années d’expériences se rebaptisent Zulu Winter en 2012, chaleur tribal et pop nordique au rendez-vous. C’est donc l’album Language qui donne le ton d’une carrière qui devrait s’installer dans le temps. La presse les encense, ils font déjà la première partie de Keane pour leur tournée, mais la musique de « zulu » c’est quoi ? Un phénomène de hipster méchu ? Et bien non, et on vous explique pourquoi.
Zulu Winter, c’est l’alliage subtil d’un son pop, plus mélancolique qu’acidulé, à des rythmiques fouillées très présentes, qui battent sur les morceaux comme le cœur du groupe. Preuve en est, le premier titre intro « Key to My Heart », dont les premières secondes sont subtiles et magiques. Un son venu d’un écho lointain, un songe, des battements de percussions, cardiaques, et la voix pure de Will Daunt qui susurre au loin. Avec cette première chanson, plus que de donner la clé de leur cœur, le quintet anglais donne la notice de leur musique : mélange subtile d’influences entre rock anglais et pop, des touches d’électro noire des années 70 et des textes, aussi, très travaillés et littéraires. L’inspiration principale de la tribu des neiges, c’est T.S. Eliot, poète, dramaturge et critique littéraire américain naturalisé britannique (prix nobel en 1948 pour Quatre quators). Ils en reprennent les thèmatiques, toujours contemporaines et symptomatiques du désenchantement made in 2012 : la jeunesse, la vie qui passe, la nature d’homme et les aléas du désir amoureux.
Le single « We Should Be Swimming » résonne comme une ode au désespoir du citadin, prisonnier d’un bitume anesthésiant. Le chanteur blond au visage émacié y clame le besoin d’évasion de l’homme moderne, portant ce morceau aux sonorités électro-oniriques. Une combinaison qui fonctionne merveilleusement bien et provoque un sentiment contradictoire de fatalité et de liberté absolue. Avec ce titre, les Zulu touchent à quelque chose de très viscéral, un mal constitutif de notre époque. Le clip à l’esthétique froide et rêveuse mérite aussi un visionnage, ne serait-ce que pour le charisme énigmatique de Will Daunt et l’envol de danseuses en haillons sur des landes gelées.
D’autres morceaux forts il y en a, tel « Silver Tongue », autre titre phare dont le clip a été réalisé par le très prisé Alex Turvey (réalisateur de « Where are you people ? » de We Have Band) qui joue sur le symbolisme amoureux en douceur électro et synthés pop bien aigus. Will Daunt dévoile aussi son étendue vocale dans « Worlds That I Wields ». Toujours inspiré par T.S. Eliot, traitant de la jalousie sur une architecture rythmique plus simple, la voix de Daunt part dans des montées aiguës, si pures qu’elles semblent témoigner d’un autre monde. S’il semble plus banal quant à sa composition musicale, cette ritournelle montre toute la délicatesse et la fibre aérienne des cinq anglais. Une douceur mélancolique se glisse par moment chez Zulu Winter qui peut faire penser aux bien moins pop TV on the Radio sur certains de leurs derniers morceaux.
Le titre Language prend son sens à l’écoute de l’album. Les textes écrits avec inspiration et poésie ne sont pas les seuls à faire office de langage chez les Zulu, leur musique elle-même dialogue entre rythmes vitaux et mélodies bouillonnantes d’électro, de pop et de rock. Au travers de onze morceaux, ils parviennent à refléter la couleur émotionnelle de nos générations. Zulu Winter, l’explosion primale au cœur de la froideur de nos contrées.
Florence ROCHAT








