GROGOTHEQUE #25 : LES REEDITIONS DU MOIS/ WILLY DeVILLE IN NEW ORLEANS (1990-1995)
GROG | 5 juin 2012Depuis que les déboires du chevalier Roland ont été conté dans la « Chanson de Roland », premier tube certifié de notre patrimoine musical, la France ne cesse d’agir comme le pôle magnétique de tous les losers, nases et autres estropiés plus ou moins magnifiques. Childéric III, Danton, Jean-Luc Godard, Iggy Pop, DSK… La liste n’en finit pas, et parmi ces noms, figure Willy DeVille, hurluberlu émergeant de l’explosion punk new yorkaise à la fin des années 70. Aujourd’hui, Big Beat, label réputé pour ses remasterisations en acier forgé, concentre notre attention sur le début des années 90, période de marasme pour notre anti-héros à la fine moustache. Willy DeVille in New Orleans compile les deux albums réalisés pour le compte de feu Fnac Music, Victory Mixture (1990) et Big Easy Fantasy (1995), deux pépites indisponibles à ce jour où le Loup Garou s’accapare le répertoire historique de la Nouvelle-Orléans. Nouveau choix de choix pour les rééditions du mois avec Gibert-Joseph.
Voix blues et gutturale, aptitude à trousser des compositions mêlant romantisme, charme Doo-Wop et sonorités roots les plus diverses (cajun, country et compagnie), Willy épate la galerie avec ses disques sous le nom de Mink DeVille. Du West Side Story hargneux, un American Grafitti trash qui sent le foutre, la piquouse et les escapades nocturnes en bagnole, look de marlous gominés, ritournelles parlant de « cadillac », de « girl » pendant qu’on claque des doigts sur des cascades de saxophone et de piano… Autant d’éléments qui agitent Cabretta et Return to Magenta en 1977 et 1978, deux merveilles d’anachronisme produits par Jack Nitzsche, plus proches du Bruce Springsteen de Darkness Of The Edge Of Town que des Ramones en ces temps punks.
Probablement inspiré par le boulevard du même nom, suite à Return to Magenta, Willy DeVille s’envole pour Paris afin de réaliser Le Chat Bleu (1980), concrétisation indépassable de son revivalisme au paroxysme de sa modernité. Collaboration avec Doc Pomus*, arrangements de cordes de Jean-Claude Petit**, des musiciens d’Elvis Presley et Phil Spector en renfort, du pur bonheur qui vient aussi de ressortir en cédé. Au cœur de la capitale gauloise, William Borsey (de son vrai nom) devient le proto-hipster qui a tant fasciné une génération de rock-critics en son temps, version personnelle du bourgeois bohème, entre Zorro en redingote et un mac des recoins glauques de la rue Saint-Denis.
Après le succès critique de cet opus puis de Coup de Grace (1981), c’est le chaos. D’un comportement instable, Mink DeVille devient seul véhicule de Willy baladé de label en label. Poussant sa formule à son comble sur des disques surproduits malgré des chansons impeccables, les derniers sursauts sous cette entité amenuisent sa base de fans jusqu’à Miracle (1987)***. Puis la solitude.
Nous voilà en 1990. Sans contrat, cramé jusqu’à l’os par ses addictions diverses, Willy DeVille tente le changement en s’exilant à la Nouvelle-Orléans. Au cœur du quartier français, à deux pas de Bourbon Street, complètement immergé dans la bouillonnante capitale de la Louisiane, Willy découvre les joies du répertoire blouse du bayou au contact du guitariste Carlo Ditta, une vieille connaissance venant d’ouvrir le label Orleans Record****.
Bien décidé à remettre au goût du jour le patrimoine de ce nouveau foyer, l’émulation des deux musiciens déclenche un tourbillon de bonnes volontés s’activant pour recentrer la carrière du chanteur déchu. Ditta rameute Philippe Le Bras du label Sky Ranch Records pour ramener quelques sous, ainsi qu’une tripotée d’instrumentistes du cru : Dr John (retrouvant DeVille douze ans après les sessions de Return to Magenta), George Porter et Leo Nocentelli des Meters, et surtout les deux immenses pianistes et compositeurs ayant bâti le son de la Nouvelle-Orléans, Eddie Bo et Allen Toussaint.
Avec un budget ridiculement petit à l’époque (20 000 $), Willy DeVille réalise son recueil le plus brut depuis des lustres et, surtout, un vrai beau disque d’interprète au sens noble du terme. Attention, on est bien loin des envolées lyriques à la Springsteen des débuts, de « This Must Be The Night » ou « Savoir Faire », du storytelling romanesque présent dans « Venus of Avenue D » et « Guardian Angel ». Captés dans les conditions du live, avec un minimum d’overdubs, les sessions de la Nouvelle-Orléans s’avèrent une plongée musicale rustique et festive, un bain de jouvence lumineux pour un artiste se complaisant jusqu’alors dans une imagerie brumeuse de dandy des caniveaux.
Remarquable et expressif vocaliste, ses talents nous avaient habitué à l’entendre uniquement dans le registre de la roucoulade, l’atmosphère de la Big Easy lui permet enfin de dévoiler une souplesse inouïe, sans affèteries ni maniérismes. De chanson en chanson, sa voix se transfigure, tantôt caressante sur « Key to My Heart », classique signé Eddie Bo, « Big Blue Diamonds », ou le tube d’Irma Thomas « Ruler Of My Heart », tantôt râpeuse sur « It Do Me Good », en duo avec Barbara George, tantôt extatique dans les emblématiques boogies régionaux (« Every Dog Has Its Day », « Who Shot The La-La »).
Dans l’accroche de cette réédition, il est précisé qu’en se ressourçant à la Nouvelle-Orléans, Willy DeVille y retrouve son « Mojo », s’épanouissant et jouant dans la rue auprès des camés du coin durant l’enregistrement. Dans ce sens, le titre le plus personnel qu’il choisit d’interpréter est « Junkers Blues », boogie-woogie des années 30 aux références à la marijuana, cocaïne et héroïne. Le chanteur fait siens les éloquents vers immortalisés par Champion Jack Dupree, trouvant un écho troublant dans son propre état de dépendances (« Some people call me a junker, cause I’m loaded all the time/ I just feel happy and I feel good all the time/ Some people say I use a needle, and some say I slip cocaine/ But that’s the best old feelin’ that I ever need »).
De ces sessions, Willy DeVille et Carlo Ditta en tirent deux disques : Victory Mixture et Big Easy Fantasy. Si le premier peut être considéré comme un alboum à part entière, le second, sorti avec cinq ans d’écart, s’avère un assemblage de titres déjà présent sur Victory, agrémenté de lives (réjouissante relecture hargneuse de « Iko Iko » avec les Wild Magnolias, formation culte s’il en est) et d’un original, « Just Off Decatur Street », ôde aux musiciens du quartier français de la Nouvelle-Orléans, avec Chris Spedding à la dobro. Ces occurrences rendent par ailleurs l’assemblage de ces deux opus confus. Quoiqu’il en soit, tous ces titres étaient indisponibles à ce jour.
Derrière cette avalanche de louanges post-mortem, signalons tout de même que si l’on y entend un Willy DeVille régénéré, la réalité matérielle laisse à désirer. En effet, tandis que sa popularité aux États-Unis s’évapore, une fervente communauté d’amateurs européens s’active, en particulier en France. Un comble pour son alboum le plus américain depuis une décennie. Tout cela à cause, ou grâce, à Ditta qui active son réseau pour trouver une distribution européenne, échouant dans les bras du jeune label Fnac Music, à l’époque où la fameuse coopérative avait encore de l’ambition : celle d’être l’égal français des grandes multinationales qu’étaient Polygram, Warner ou encore EMI*****. Ironiquement, Big Easy Fantasy demeure la dernière publication du label français (tout ceci est expliqué en détails dans le roboratif livret accompagnant le cédé).
Après le succès d’estime, le succès commercial, toujours européen, n’intervient qu’avec l’album suivant, Backstreets Of Love, trusté par sa reprise carioca d’« Hey Joe ». Mais seule la France reste la terre promise la plus chaleureuse et reconnaissante envers cette voix unique (avec des passages à Taratata en son temps !) jusqu’à sa mort en 2008. Willy DeVille in New Orleans, ainsi que les rééditions conjointes de Backstreets Of Love et du Live in Paris and New York, en demeure un témoignage intemporel.
WILLY DeVILLE – IN NEW ORLEANS (ACE RECORDS/ BIG BEAT RECORDS) -14,80€
Chronique en partenariat avec le magasin GIBERT-JOSEPH, 34 boulevard Saint-Michel 75006 PARIS // www.gibertjoseph.com
* Grandiose compositeur en compagnie de Mort Shuman à partir des années 50 (« Save The Last Dance For me », « Mess Of Blues », des dizaines de tubes pour Elvis Presley, Dion, etc…
** Arrangeur en tout genre, notamment d’Edith Piaf, mais surtout pour des musiques de films (Jean de Florette, Manon des Sources, Le Zèbre, Le Hussard sur le Toit…)
*** produit par Mark Knopfler et comprenant « Storybook Of Love », mini-hit utilisé en bande-son de Princess Bride (réalisé par Rob Reiner)
**** Et nommé aux Grammy Awards en produisant le premier alboum de Guitar Slim Jr.
***** Les yeux plus gros que le ventre, le démantèlement de Fnac Music précipita aussi la fin des labels indépendants de haute tenue rachetés dans l’optique de devenir un vrai consortium, à l’instar de l’excellent New Rose.










