GROGOTHEQUE #24 : LES REEDITIONS DU MOIS/ BO DIDDLEY – THE BLACK GLADIATOR (1970)
GROG | 22 mai 2012« Ecoute les premières mesures de la première chanson et pleure », nous promettons à Gibert-Joseph. Peu amène de se laisser traiter ainsi à l’impératif, on reste tout de même intrigué par cette mystérieuse réédition de Bo Diddley, ce Black Gladiator à la pochette de l’ère pré-photoshop présentant, sur un fond jaune poussin, le créateur d’« I’m A Man » en vilain macro à faire passer Isaac Hayes pour un enfant. Le diamant funky et salace du Big Bad Bo, dit-on, une œuvre charnière, décriée en son temps et judicieusement liftée par Future Days Recordings sous l’égide de l’épatant label Light in the Attic. Heureuse initiative tant le Bo Diddley Beat n’a jamais passionné le GROGSTORE, avec cette rythmique redondante, usée jusqu’à la corde. Si comme le Grog, il manquait un bô Diddley à votre collection, voilà qui est à présent résolu par la découverte de The Black Gladiator, un choc absolu en dix grooves grivois. Puristes blouseux s’abstenir.
De Bo Diddley, au GROGSTORE, on connaît surtout son fameux « beat » matriciel de l’art de Buddy Holly, et pas moins des Rolling Stones (« Not Fade Away »), des Pretty Things, Yardbirds et compagnie. Et on ne pourra pas en dire plus à propos de John Lee Hooker et autres Buddy Guy. A l’abordage du rock’n’roll des origines et des blouseux fondamentaux à son arbre généalogique, avouons d’emblée qu’on n’y connaît pas grand chose. Quéquette mamao. Alors, quand les compères de Gibert, le regard globuleux et possédé, nous fourrent Black Gladiator entre les mains, le malaise est irrépressible. Que dire ? Que faire ?
Resituons la situation. Figure de proue du fondamental label Chess Records, en 1970, Ellas Otha Bates atteint ses 42ème printemps et cela va faire presque cinq ans qu’il n’a sorti de nouvel LP constitué de compositions originales, le dernier étant 500% More Man (1965). Tout comme ses collègues Muddy Waters et Howlin’Wolf, qui ne sont pas des manchots à leurs manières, la récente mainmise de Marshall Chess* sur le label va pousser le Bo à actualiser sa formule pour s’accommoder des chambardements de la musique noire provoqués par Jimi Hendrix et Sly & The Family Stone. L’époque est au psychédélisme et au funk, tandis que George Clinton et toute sa clique de Funkadelic et Parliament s’apprêtent à en remettre une couche.
Respectivement âgés de 53 et 59 ans, Waters et Wolf se sont vus enfermer en studio pour pondre chacun leur album d’acid-blues : Electric Mud (1968) pour le premier, This is Howlin’Wolf’s New Album (1969) pour l’autre. Si nous, on aime bien, les concernés, moins. Ironiquement, c’est au tour de Bo Diddley, ce guitariste précurseur des trouvailles soniques d’Hendrix, qui doit à présent s’y essayer pour raccrocher le wagon. Mais c’était oublier que le BO-nhomme était déjà funky avant l’heure à force d’user de ses riffs minimalistes et cette rythmique hypnotique.
Pour se glisser dans la peau d’un funkateer, Diddley s’entoure de sa garde rapprochée : le batteur Clifton James, le bassiste Chester Lindsay et la choriste Cookie Vee, leader rescapée des Bo-ettes, groupe vocal l’accompagnant depuis des années (ici, sa voix est démultipliée pour redonner cet aspect de chœurs). Deux nouveaux s’associent à ces sessions, le claviériste Bobby Alexis, véritable caution soul de Black Gladiator avec son orgue proéminent, puis un second guitariste, dont l’identité aurait disparu au cours des ans (on a pu lire çà et là qu’il s’agirait du neveu de Bo Diddley, Ricky Jolivet). Là où Waters et Wolf semblaient avoir été forcés de pondre un disque, cette configuration démontre la volonté de Bo Diddley de créer une vraie continuité avec son œuvre passé, une ramification convaincante du groove blues et funk. Le tout enregistré à la volée en deux jours de janvier 1970, sous la houlette de Malcolm Chisholm, ingénieur du son habitué de la firme de Chicago.
Comme promis, The Black Gladiator fait mouche d’entrée avec « Elephant Man », terrassant tir de barrage branque et rugueux où notre matou en met partout. A gauche, à droite, sa guitare larde de gimmicks hypnotiques les tapisseries d’orgue baveux, pendant que la section rythmique gonfle la tambouille dans un bordel enthousiasmant. L’hilarant « You, Bo Diddley » prend la suite, seul titre à rejoindre son fameux beat caractéristique, agrémenté d’interjections flagorneuses (« Who’s the funkiest man in town ? You, Bo Diddley ! »). C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de Black Gladiator, et probablement la source des nombreux reproches qu’on a pu lui faire : s’éloigner du « son » Bo Diddley pour donner la sensation de se glisser dans celui d’un autre.
Pourtant, difficile de croire à des intentions de jeunisme tant l’interprétation foutraque semble à mille lieux des agencements sophistiqués proposés par Sly & the Family Stone ou Funkadelic, souvent mis en comparaison avec ce disque. Difficile même de faire le rapprochement avec le Jimi Hendrix des débuts, dans son versant acide et psychédélique, le créneau ayant été précédemment rempli avec brio par Muddy Waters dans son Electric Mud, quoiqu’en disent ses détracteurs. Pire, malgré toutes les velléités affichées, l’aspect funky n’est que partiellement représenté, laissant une large place à des blues mid-tempo bien gras où le vilain Bo éructe des paroles débiles (« Power House », « Hot Buttered Blues »). Outre l’« Elephant Man » furieux, seuls l’hymne jouissif « Black Soul » et la jam « Funky Fly » se montrent ouvertement funky. Point.
Avec son mixage cradingue, ses riffs perçants, balancés à l’arrache, cet orgue puant, Black Gladiator dégage une certaine crudité, une violence indescriptible, notamment dans sa deuxième face. A l’écoute de « Shut Up, Woman », haineux et machiste à outrance, où le final proto-rap « I Don’t Like You », Diddley y prenant une voix de chanteur d’opéra, une méchanceté presque malsaine filtre derrière ses atours de pantalonnade.
The Black Gladiator se révèle être la pierre angulaire de la discographie de Bo Diddley, le voyant basculer et explorer les germes funk de sa propre entité musicale. A l’inverse de ses collègues de promos, il continue d’affiner ces recherches tout au long des années 70, toujours aussi salace mais moins agressif, faisant même un détour « conscient » sur son alboum suivant, Another Dimension (1971), avant de rejoindre les codes suaves instaurés par la blaxploitation (Where It All Began, Big Bad Bo).
A la découverte de cet objet si singulier, on se dit que la maxime « You Can’t Judge a Book by Its Cover » n’a jamais eu autant de sens concernant son auteur.
*fils du co-fondateur Leonard Chess
BO DIDDLEY – THE BLACK GLADIATOR (FUTUR DAYS RECORDINGS/ LIGHT IN THE ATTIC) – 11,51€
Chronique en partenariat avec le magasin GIBERT-JOSEPH, 34 boulevard Saint-Michel 75006 PARIS // www.gibertjoseph.com








