GROGOTHEQUE #23 : LES REEDITIONS DU MOIS/ THE SOUND – JEOPARDY
GROG | 10 avril 2012
Pépite dissimulée sous un tas de références ultra connues et revendiquées par les amateurs du genre, The Sound scintille discrètement comme un diamant pur, injustement écrasé par les Joy Division, Clash ou Magazine. Pourtant emblématique du mouvement punk-rock britannique des années 80, le groupe créé en 1979 est formé de quatre membres – loin d’être de sages têtes blondes – Graham Bailey (à la basse), Bi Marshall (au clavier), Mike Dudley (batterie) et porté par Adrian Borland chanteur, songwriter et guitariste charismatique. Collègues de loose avec Echo & The Bunnymen sur le label indépendant Korova, les sondiers possèdent une discographie riche de sept albums qui méritent de tomber enfin dans les oreilles d’un plus large public – pas parce que multiplicité rime avec qualité, non bien sûr, mais parce que rareté mérite ici d’être partagée. C’est là que le GROGSTORE et Gibert-Joseph interviennent, loin d’être égoïstes, pour rétablir l’équilibre. L’œuvre de The Sound était jusqu’alors presque impossible à se procurer légalement depuis la suppression des rééditions parues sur Renascent, agrémentées alors de bonus et de notes où Adrian Borland – encore en vie – commentait son œuvre. En 2012, plus besoin de risquer sa vie avec les remontrances d’Hadopi, puisque leurs deux premiers essais se voient ressortis du placard par le label 1972, avant que les autres ne suivent dans le courant de l’année. Des rééditions plus simples, mais ayant le mérite de rendre enfin le support CD aux amateurs. Mandatée par un Grog parti au front, Flo dégaine sa veste à clous de punkette malpolie, prête à se renverser de la Guiness plein les pompes sur ce son authentique qui fait vrombir de plaisir la cage thoracique.
Les deux premiers alboums à découvrir donc, petits chanceux, sont le chef d’œuvre From Lion’s Mouth (1982), certainement le plus abouti, et Jeopardy (1980). Le groupe évolue au fil de ses créations malgré une tentative du label Korova de lisser leur son, à laquelle nos camarades répliquent par All Fall Down, un troisième album électro tout ce qu’il y a de moins commercial. Le pouvoir de la musique de The Sound, c’est cette insoumission aux lois du marché de la musique.
Au GROGSTORE, on a choisi de revenir aux racines et de vous parler de la première pierre de nos punk rockers : Jeopardy. Un titre qui fait tout de suite penser au célèbre jeux télévisé américain, une sorte de Roue de la Fortune diffusée dans les 70′s, sans blondes à gros seins, non, mais tout aussi évocatrice des valeurs capitalistes et de la mouvance « pop ». Le Jeopardy est défoncé à la guitare pour une expérience auditive qui vaut le détour. Une fois écouté, on ne peut vite plus s’en passer. Sorti en 1980 et enregistré dans le living room de la famille Borland – avec un budget d’argent de poche à en faire mourir de rire une Madonna (environ 800$) -, les morceaux n’en ont pas moins une esthétique brute et sans concession. Ils portent l’esprit punk de l’époque dans une puissance mélancolique qui prend aux tripes. Sublime, émouvant même.
Le « sound » est violent, mais surtout subtile. C’est Adrian Borland qui injecte toute sa sensibilité aux sons de guitares possédées. Sa voix délicieusement esquintée et indéniablement « acédique », cri tout le long de l’album l’urgence de vivre. Dans les graves suaves et brisés d’un Ian Curtis, une fêlure profonde est gravée dans les plaintes vocales de Borland. Cette force mélancolique et créatrice qui l’habite et lui donne tout ce talent est à double tranchant. Elle n’est pas forte que dans ses morceaux, si bien qu’il mettra fin à ses jours en 1999 alors en préparation de son cinquième album solo Harmony And Destruction. A l’époque de Jeopardy, il n’est pas encore diagnostiqué schizophrène, mais est-ce cette incursion totale, cette recherche de ses parts d’ombres pour son art qui a déclenché le trouble ou le trouble était-il déjà présent ? A chacun son regard sur la folie, mais peut-être que lorsqu’on regarde trop au fond avec autant de vérité, d’intransigeance envers soi, il est ensuite dur de fuir ce qu’on y a trouvé.
C’est en tout cas ce désir de vivre brutal et total, presque impossible à contenter, qui émane de Jeopardy. Le timbre grave d’Adrian Borland y porte une mélancolie plus érotique que romantique. Dans le morceau « Hour of Need », il dit « I hate the quiet times I need some company I miss the noise of life The silence deafens me »… Sa voix réclame le mouvement, qui a de ça d’érotique que la souffrance le porte vers l’action telle qu’elle soit et non vers une attente désabusée, passive et donc romantique.
Dans cette idée de mouvement, on a aussi l’excellent « Words Fail Me », un vrai coup de cœur. Insouciant et tonique, avec ces relents de pub moite londonien, il donne envie de pogoter joyeusement les pieds noyés dans une bouillasse de bière. Un son punk/rock plein de vie sur un fond vitaminé par des riffs de guitares déchainés et petits coups de synthés aigus. On s’agite, se déchaine, se balance, lève sa pinte et… On redemande à boire. Véritablement assoiffé de cette jouissance procurée par ce son irrésistiblement anglais.
L’un des morceaux emblématiques de l’album est l’implacable ouverture « I Can’t Escape Myself ». Avec son titre évocateur de la philosophie punk et la voix douce/amer de Borland, il donne le « la » au reste de l’album. Dans un registre presque métaleux, « Missiles » et son postulat contre la guerre – thème qui revient sur d’autres morceaux comme « Resistance » ou « Night Versus day » – commence en douceur pour tout ébranler à coup de « missiles » scandés, hurlés, époumonés par une voix volontairement sale. De véritables pierres précieuses, qui s’observent et se détaillent les unes après les autres.
Complètement méconnu du public, The Sound achève son aventure en 1987 et aura pourtant contribué à enrichir la première vague punk-rock anglaise. Adrian Borland revisite la structure habituelle du punk et la complexifie en y créant sa propre atmosphère musicale d’une incroyable richesse. L’orchestration fondée sur ces guitares survoltées et ce synthétiseur fébrile portent magistralement l’état d’ébranlement symptomatique du mouvement punk.
On ne saurait que trop vous conseiller de vite aller écouter cette discographie et de vous laissez porter par la subtilité de The Sound. La réédition de ces deux albums rares se trouve être l’occasion de parfaire votre collection, puisque s’il vous manque cette pièce, il vous manque une partie du puzzle. Et la Grogteam ne vous demande rien en échange, soyez simplement heureux d’être entré dans la confidence…
Florence Rochat
THE SOUND – JEOPARDY (KOROVA/ 1972/ WARNER) – 21,30€
Chronique en partenariat avec le magasin GIBERT-JOSEPH, 34 boulevard Saint-Michel 75006 PARIS // www.gibertjoseph.com











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