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GROGALAMODE #59 : BRUCE SPRINGSTEEN – WRECKING BALL

GROG | 19 mars 2012

Bruce Springsteen en colère ! Bruce Springsteen montre les dents ! Bruce Springsteen fait les gros yeux ! Bruce Springsteen va te prendre la crise financière et te la retourner ! Bruce Springsteen pète les dents à Chuck Norris ! A la veille de ses quarante ans de carrière, chacune de ses sorties est un rendez-vous, retrouvant son rôle de voix des petites gens américains, cristallisant chez nous autres, européens raffinés, le parangon du rock ricain viril pour camionneurs. Depuis Born In USA, le débat ne semble pas avoir changé : engoncé dans ses propres tics et poses, le diable du New Jersey tente une fois de plus de moderniser son emballage tout en respectant la rudesse de son propos. Qu’attendre de Bruce Springsteen lorsqu’on décellophane ce Wrecking Ball, 17ème galette prolixement publiée en cette année d’élections américaines ? Derrière ces images d’Épinal de mâle prolétaire et dur à cuir, se cacherait-il un artiste peu confiant en sa propre capacité de renouvellement ? Avec son disque le plus sévère depuis Nebraska, qui nous évoque, parfois,  dans son traitement sonore âpre Darkness Of The Edge Of Town, Grog ouvre le débat.

 

Se ruant de ville en ville, de tournée en tournée, le Boss nous a livré un album presque tous les ans depuis 2002, rattrapant le retard perdu dans les années 90, sous Bill Clinton. Revenu aux affaires en exorcisant les démons du 11 Septembre, Bruce Springsteen s’est intronisé Tom Joad des temps modernes, se positionnant en narrateur et conscience des Etats-Unis, incarnation de Woody Guthrie, place laissée vacante par Bob Dylan. En constante recherche de son propre rôle au cœur de ses chansons depuis le succès de Born In USA (1984) et la perte définitive de ses attributs prolétaires, il aura fallu une bonne quinzaine d’années, et l’âge aidant, pour qu’il assume le fait de ne plus pouvoir être acteur de ses créations, rebondissant afin d’affiner son style de chroniqueur incisif. Il faut dire que la bien connue méprise de « Born In USA » et l’historique contre-sens fomenté par Ronald Reagan a laissé des traces. Depuis The Rising, Springsteen produit régulièrement des albums, avec ou sans le E Street Band, folk, pas folk, rock lourd, mais toujours à thèse, quitte à forcer le trait comme si le traumatisme de 1984 pouvait encore revenir, tapi dans l’ombre.

 

Ce déclic a lieu au lendemain du 11 Septembre. Cela fait six ans que Bruce Springsteen n’a rien enregistré, depuis The Ghost Of Tom Joad, recueil folk reprenant les choses où Steinbeck les avait laissé, lui ayant permis de passer définitivement dans la cour des grands auteurs du rock américain adulte. En 2001, notre héros sort alors d’une tournée triomphale célébrant ses retrouvailles avec ses copains, les chœurs bravaches de Little Steve Van Zandt, les câlins avec Clarence Clemons, les pirouettes sur le piano de Roy Bittan, etc… Puis le drame. Alors qu’il roule tranquillement dans les rues de son fief du New Jersey, un passant l’alpague : « Hey, qu’est-ce que tu fais le Boss ? On a besoin de toi ! ». Zou, tous en studio, faut faire un truc. Ce sera The Rising, lourde collection de chansons tentant de capter toutes les voix s’échappant des décombres des Twin Towers. Un album concentré, teigneux, dense, long, varié, célébrant le retour de l’homme et son orchestre rappelé à l’ordre par le peuple.

Depuis lors, pas un disque enregistré par le Boss ne s’est départi de ce positionnement professoral, excluant tout humour et légèreté, chaque livraison devenant objet de thèse, quitte de plus en plus souvent à faire passer à l’as l’aspect musical. Ainsi, si le folk Devils & Dust (2005) et le rustaud Magic (2007) délivrent leurs lots de charges contre l’administration Bush, Working On A Dream (2009) dessine les contours d’un avenir lumineux sous Obama. Respiration chaleureuse, We Shall Overcome : The Seeger Sessions (2006) n’en reste pas moins inscrit dans cette même démarche avec le répertoire de Pete Seeger, protest songs, chansons sur les travailleurs, gospels d’un autre temps, personnages de hors-la-loi, comme autant de subtiles sous-textes à l’état des Etats-Unis du nouveau millénaire. De fait, Wrecking Ball reprend le fil didactique : cette fois, ce sera les dégâts de la crise financière, thématisant encore et toujours les espoirs déçus du rêve américain. Un nouveau branle-bas de combat capable de devenir le disque préféré de Jean-Luc Mélenchon.

 

The Rising est un alboum fondamental dans sa discographie par cette synthèse parfaite du fond avec la forme, réussissant même à moderniser le son de Bruce Springsteen. Grâce à Brendan O’Brien, il parvient à caser les trois guitaristes en même temps, plus le piano, l’orgue, le saxophone, la batterie massue, la basse et chœurs, à deux doigts de l’indigestion. En format plus léger, Devils & Dust convainc une fois de plus par sa sobriété de fond et de forme. Toujours avec O’Brien, le son se rétrécit, asphyxiant le E Street Band, moteur de Magic et Working On A Dream, tandis que les chansons en tant que telles sonnent comme anecdotiques, même si on aime toujours le Bruce. Il faut dire que le E Street Band a toujours été son fardeau, idéal groupe de scène, élément essentiel de son image, la bande de potes prenant d’assaut chaque ville et retournant tout sur son passage, mais à la flexibilité de plus en plus lourde à mesure que les compositions du Boss s’affinent (l’épisode de Nebraska, refuge en 4 pistes alors que les autres n’arrivent pas à faire sonner ses nouvelles chansons plus sombres et intimistes). Après Born in USA, cherchant d’autres voies, il lourde tout le monde après Tunnel Of Love (enregistré avec la bande disloquée, mais présente en tournée), se rétamant avec des requins de studio sur Lucky Days et Human Touch (1992). Le problème reste le même dans les années 2000. Homme d’honneur, il ne veut pas laisser ses copains en chien, quitte à enregistrer des disques en pilotage automatique.

 

Sur ce point, Wrecking Ball dénote une volonté de changement : de l’air Brendan O’Brien, bonjour Ron Aniello, producteur du dernier album de sa femme, Patti Scialfa. Cette fois, il enregistre pratiquement tout lui-même, soutenu par Aniello, et des musiciens de passage, de vrais respirations. Plus obligé d’empiler les guitares de Nils Lofgren ou Van Zandt, qui rendaient inaudible certaines chansons de Working On A Dream, on peut apprécier les interventions picturales de Tom Morello, ex-Rage Against The Machine, qu’on avait déjà pu voir et entendre avec le Boss lors de la célébration du Rock’n’Roll Hall Of Fame. Des boites à rythme font leur apparition (on en entendait déjà sur The Rising), des boucles, et même un exercice hip-hop. Une « révolution » annoncée qui laisse perplexe dès l’écoute du premier single « We Take Care Of Our Own ». Up-tempo entêtant, batterie insistante, glissando de guitares stridentes, harmonie de piano joviale : une fois de plus, on nous refait le coup de l’association d’un emballage mélodique guilleret et enlevé comme le boss a pu déjà le faire sur le bulldozer Born In USA, quitte à faire entrer à coup de massues son propos et foncer dans l’amalgame. Car le propos est loin de faire rire, comme nous le disions un peu plus haut, de quoi déstabiliser l’auditeur s’il ose réécouter le titre après lecture du texte : puisque personne ne nous file un coup de main autant se démerder tout seul. Sous ses oripeaux d’hymne à faire chavirer un stade, « We Can Take Of Our Own » pourrait être interprété comme l’hymne anar’ désabusé et sautillant du nouveau millénaire.

Et la suite est du même acabit pervers quand on gratte sous les cocons enjoués des rengaines « Easy Money » et « Shackled and Drawn ». Démontrant la totale immersion de Springsteen dans les sonorités folkloriques post-Dépression expérimentées dans We Shall Overcome, notamment grâce à l’adhésion définitive de la violoniste Soozie Tyrell et d’un orchestre de cuivres, pour contrebalancer l’absence du saxophone de Clarence Clemons (RIP), il enfonce le clou. Dans la première, on nous fait la chronique de deux voleurs à la petite semaine, descendant en ville pour un braquage à la recherche d’« argent facile », scandé sur le ton d’une ritournelle conquérante, tandis que la seconde retourne vers la thématique relation père/fils caractéristique du trauma Springsteenien, sauf que maintenant, c’est lui le papa, dans la peau d’un homme usé par le travail. Le refrain est martelé sur un air de chanson à boire pour bagnards ou galériens. Dans un registre plus doux, mais toujours emprunté à l’écriture classique folk, « Jack of All Trades » désigne l’expression anglo-saxonne caractérisant les petites gens, les hommes à tout faire, joignant les deux bouts avec plusieurs jobs (« Jack of all trades, master of none »).

 

Après ce premier sprint, l’alboum s’articule autour d’un trio central, qui en définit sa démarche tant didactique que sonique. « Death to My Hometown » synthétise le mieux la période Pete Seeger, dans le fond adapté à la forme springsteenienne. Meilleure caractérisation de la Finance Tout Puissante qui apporte mort et désolation, ici, point de lourde narration, juste une rengaine et la description d’un ennemi sans nom : ce n’est pas une armée, ce ne sont pas des bombes, ni des obus, on ne saigne pas, mais cela détruit des familles, des usines, et rameute les vautours. Concise et évocatrice, c’est l’un des moments réellement forts de ce disque avec cette rythmique pachydermique et la section de cuivre en furie. On suit avec « This Depression », lettre intime d’un homme brisé à sa douce, qui joue à l’économie de mots pour laisser la place aux essais soniques. De fait, l’ambition de Springsteen à tendre vers des nouvelles couleurs, de moderniser ses arrangements, fonctionne enfin, avec l’aide de la peinture sonique envoyé par Tom Morello et ses guitares perceuses. Enfin, la chanson-titre, « Wrecking Ball » (boules de démolition), a été composée il y a deux ans à l’occasion de la démolition du Giants Stadium, emblématique stade du New Jersey, devenu cheval de bataille de ses concerts remettant l’emphase d’Arcade Fire à sa place. Cette petite histoire décochée avec les tripes (du point de vue du stade) retrouve les montagnes russes des cavalcades glorieuses de « Born To Run », sans effets de manche de production, brut de pomme, le son plein du barnum du E Street Band et son intro cinémascope. On hausse les sourcils à l’évocation de l’essai hip-hop « Rocky Ground ». Délaissant un instant les prétentions moralisatrices et souvent préchi-prêchas très alourdies par moultes métaphores bibliques qui animent Wrecking Ball, le Boss retourne au vocabulaire cru et sexuel de Devils & Dust dans le country-blues « You’ve Got It ».

 

Le dernier temps fort de l’album s’intitule « Land Of Hope and Dream ». Intégrée au répertoire récurrent des sets du E Street Band depuis leur reformation en 1999, cette chanson n’avait pas trouvé place dans un recueil depuis sa création lors des séances de Born In USA. Remanié pour l’occasion, son propos plein d’espoirs aux intonations gospels (et l’évocation du « People Get Ready » de Curtis Mayfield) trouve enfin son sens dans Wrecking Ball, participant à sa conclusion lumineuse, notamment grâce au chorus de feu Clarence Clemons, témoignage poignant de son dernier souffle. L’épopée anti-Wall Street s’achève sur le tempo western-swing et les guitares country « We are alive », le Boss s’éloignant au soleil couchant à la manière d’un Tom Joad, présent pour réconforter et porter la voix des opprimés où qu’ils soient.

 

Les non-initiés à l’explication de texte anglophonne que nous sommes n’y verront que du feu, mais pour reprendre l’image proposée dans l’excellent article de Jody Rosen sur Slate.fr, l’écoute de Wrecking Ball semble comparable à la vision des Voyages de Sullivan de Preston Sturges, auteur de comédies hollywoodiennes dans les années 40, narrant les aventures d’un milliardaire interprété par Joel McCrea dans le monde du petit peuple et découvrant leurs vicissitudes pour se sentir plus humain. Une posture créant encore le malaise à chaque vision malgré le joli minois de la bonde Veronica Lake… En 2012, Wrecking Ball baigne dans le même principe, ce Bruce Springsteen, incapable, terrifié à l’idée de réussir à retrouver la modestie de ses premières œuvres, s’enfonce dans un ton docte et les sourcils froncés pour tenter d’imposer son message. Il n’est plus le peuple, il parle pour le peuple, et cet écart semble désormais insolvable malgré le maquillage.

 

BRUCE SPRINGSTEEN – WRECKING BALL (SONY/ COLUMBIA)

 





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bruce springsteen, grogalamode, jean-luc mélenchon, musique, rock, wrecking ball
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One Response to “GROGALAMODE #59 : BRUCE SPRINGSTEEN – WRECKING BALL”

  1. jeremie dit :
    19 mars 2012 à 22 h 00 min

    Très bon article !!!

    Répondre

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