GROGALAMODE #52 : THE DOPPELGANGAZ – LONE SHARKS
GROG | 14 janvier 2012Ce week-end, Grog tente le tout pour le tout. Peu amène d’être juge entre un bon et un mauvais disque de hip-hop, notre héros prend le risque de se frotter à la frange puriste du genre. De plus en plus fasciné par les beats, les samples, les ingénieuses constructions télescopant brides de jazz par-ci, groove et grosses basses soul par là, magnifiés par des grands noms du rap east-coast du début des années 90, tels que A Tribe Called Quest ou Gangstarr, notre héros bénit la providence lui ayant fourré Lone Sharks dans les esgourdes, premier alboum officiel (mais réellement le second) de The Doppelgangaz, faux jumeaux obscurs et vrai duo venu du Bronx. Creusant leur sillon dans le hip-hop underground new-yorkais, The Doppelgangaz avancent voilés, selon les préceptes du Black Cloak Life, livrant un recueil impressionnant en prise direct avec les productions vénéneuses de RZA. Grog prétend tenir un classique du genre, loupé de 2011. Tu parles, qu’est-ce qu’il en sait ? Il n’en a pas écouté d’autres !
Pendant que le vent souffle sur la Bretagne Armoricaine, ici et là, las des productions standardisés et des clips à gros nénés, un vague à l’âme nostalgique semble s’emparer du hip-hop. Ereinté à force d’essayer de comprendre le phrasé cryptique de Booba, on préfère tourner nos cages à miel vers un certain goût/snobisme pour la rime écrite et surtout les productions travaillées, aux gimmicks addictifs dans l’espoir de retrouver le feeling gracieux au bon souvenir de la première moitié des années 90, Edouard Balladur, le Club Dorothée, l’émission Giga, tout ça… En fouinant, on découvre une armada de francs tireurs indépendants s’étant réappropriés les leçons de leurs illustres ainés, Lord Finesse à RZA. Dans le milieu, on appelle cette frange de jeunes turcs, l’école du « boom-bap ». Grosso modo, le boom-bap se distingue par la mise en avant du son de grosse claire, très lourd, et les grosses basses, toutes aussi balèzes. Ce qu’on entend généralement sur ce rap nineties dit « à l’ancienne ».
Plus intriguées par la musicalité de certains d’entre eux que les casquettes à l’envers et l’attitude qui va avec (aaaah, la culture hip-hop, street4life…), nos frêles cages à miel se font tacler par The Doppelgangaz sans crier gare, car, en plus de proposer le son qui va bien, le duo est parvenu à créer un vrai modèle de fonctionnement indépendant grâce au web, sans prise avec quelconque autre entité du rap, ainsi qu’une intrigante éthique de vie.
Créant à leur propre rythme, farouchement autonome, The Doppelgangaz cachent Matter Ov Fact et EP, deux amis d’enfance transhumant d’Orange County jusqu’aux rues du Bronx, bricolant dans leur coin depuis trois ans. De plus en plus remarqués suite à un premier EP, The Ghastly Duo EP (2008), et un street album, 2012 : The New Beginning (2009), téléchargeables gratuitement sur leur site (http://www.thedoppelgangaz.com/), Lone Sharks porte bien son nom en tant que premier disque officiel, déclaration de foi d’une entité autarcique sans aucune attache connue, sardonique disque aux arrangements raffinés et terriblement anxiogènes.
Malgré la description dilettante que chacun d’eux délivrent de la « black cloak life » (« ça peut englober plusieurs trucs : se droguer, passer une journée à acheter des disques, effrayer des gens sans raison (…) soulager quelques demoiselles de leurs vêtements, dans la rue, et illégalement bien sûr »*), ce cirque s’apparente davantage à une véritable vie de travail, d’effacement derrière sa musique, ce fameux « voile » permettant de « rester en mouvement ».
Propriétaire de leur propre label, Groggy Pack (on était fait pour s’entendre), Matter Ov Fact et EP ont donc pris le temps de bien faire les choses sur Lone Sharks, minutieux et efficace recueil à la durée plutôt courte, évitant la monotonie récurrente de certains alboums du genre, accompagnant sa sortie par une série de vidéos totalement absurdes et souvent glauques, à mille lieux d’une imagerie clinquante de pépés et limousines pour un univers crasseux, malsain et incongru. Non pas que la musique de The Doppelgangaz cherche à choquer ou à faire de l’épate, elle parvient à infuser un mal-être physiquement palpable, une rage mise en sourdine privilégiant l’atmosphère globale de leur création. Ainsi, peu de chansons pourraient réellement sortir du lot, toutes agencées comme étapes indispensables d’un même voyage cauchemardesque nacré d’un filtre sépia. A l’instar du terminal « Suppository » traitant du trafic d’organes, la production jazzy toute craquelée de Lone Sharks distille le type d’ambiances incroyablement étouffantes ayant fait la réputation de l’indispensable premier LP du Wu-Tang Clan, et les titres les plus torturés de toute sa clique en solo. La présence d’instrumentaux truffés de samples vocaux et autres interludes (« The Gods », « Lush ») contribue à rapprocher le duo des paysages cinématographiques de l’emblématique gang de Staten Island, tandis que les voix rugueuses de nos camarades les raccordent à la chapelle jazz-rap de Gangstarr.
Lone Sharks glisse en quinze chansons sur un rythme lancinant et hypnotique. Peu de variations de structures mais des beats touffus, des mille-feuilles de claviers jazz, des brics-à-bracs de batteries casse-têtes, subtilement mixés, et cette basse bourdonnante omniprésente. Passé la première plage, le court sample « Happy Face », l’attirail se déploie dès « Nexium » : craquements de vinyle continus, boucle de piano minimaliste et entêtante, groove tendu aux basses grasses asticotant l’intestin grêle, et nappes de synthétiseurs en sous-textes (« NY Bushmen » retravaille la formule de manière plus agressive un peu plus tard). Architectes malins, l’un des titres les plus enthousiasmants s’articule autour d’un mytérieux sample de gospel dans l’hypnotique « Doppel Gospel ». La même utilisation de ces agencements de voix de martiens créant des harmonies incongrues (« Like What Like Me » et sa basse orientalisante) sonne comme le fil rouge du disque, une probable future marque de fabrique. Dès le menaçant « NY Bushmen », la dernière ligne droite de Lone Sharks prend la forme d’une odyssée nocturne et déphasée. Ce voyage au bout de la nuit culmine avec le cotonneux « At Night » charpenté de samples élégiaques, et surtout d’un refrain immédiatement identifiable, chose peu commune sur ce disque, précédant la délicate « Suppository », conclusion cafardeuse construite autour d’une basse ondulante, du rap au piano-bar parsemé d’extraits de films d’horreur d’un autre temps.
Déjà maître des ambiances, The Doppelgangaz signe une premier alboum fortement indispensable, capable de tordre le coup à tous les sectaires narguant que le hip-hop n’est pas une affaire de musiciens. Mieux que ça, c’est l’histoire de l’oreille ultime. Bien que présentes, tapies dans l’ombre, les influences tutélaires parviennent à être mises en sourdine, Matter Ov Fact et EP disséminant ça et là les graines d’un style que l’on pressent singulier. Jusqu’à présent uniquement commandable via leur site, Lone Sharks est actuellement en vente physique au magasin GIBERT JOSEPH à Paris (le bleu, pas le jaune, ni le JEUNE). Et joie, le duo effectuera une tournée européenne en février, passant par le Glazart le 26 de ce meua. Nous y serons, en espérant les capter au vol.
THE DOPPELGANGAZ – LONE SHARKS (GROGGY PACK ENTERTAINMENT)









Lourd ce nouveau clip !!!