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GROGOLISTE DE NOEL : BILL GRAHAM PRESENTE – UNE VIE ROCK’N’ROLL

GROG | 22 décembre 2011

Bon, c’est pas parce que Noël approche qu’il faut continuer à rêver béatement sur ses posters des Doors et s’imaginer que Mick Jagger n’est intéressé que par l’amour et l’harmonie entre tous ses brothers et ses sisters. Tsss… Jeunes crédules boutonneux, depuis que le rock est rock, et que la musique est zic, le monde est confronté au même problème : la maille, l’oseille, le flouze, les pépettes, le dentier de grand-mère. En un mot comme en 100, les sous. Un sujet spécial crise à aborder avec dextérité, donc attention aux âmes sensibles : si vous croyez encore à Saint-Nicolas et à la Petite Souris, que vos artistes favoris se baladent la fleur à la Gibson uniquement pour prêcher la beauté de l’art, gare à vous ! En retraçant le destin hallucinant de Bill Graham, c’est tout l’envers du rock qui se dérobe sous nos pieds, l’enfer des tractations, l’omniprésence des egos, des managers et des agents, la starification et l’inflation galopante des cachets. Bref, le rock’n’roll, c’est d’la merde, et ce magnifique livre de témoignages en désosse les rouages. Une plongée saisissante dans les coulisses du rock business, aussi dépourvue de glamour qu’un ouvrage suivant un nain dans la fabrique à jouets du Père Noël. La GROGOLISTE est ouverte, réduite mais avec de gros articles.


On parle d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent piger, celui où la mention « At Fillmore… » sur la pochette d’un 33t était gage de qualité (parce qu’un « Allman Brothers Band at Zénith of Limoges » ou un « King Curtis live at Bobino » feront toujours moins rêver). C’est ce mot, « Fillmore », qui a d’abord attiré notre attention, noyé au milieu de l’étalage de notre libraire préféré. Quand on parle de « Fillmore », on parle soit de « Fillmore West », l’historique salle de San Francisco, ou « Fillmore East ». Se bousculant dans notre cervelle, Allman Brothers, Neil Young, Miles Davis, Aretha Franklin : de grands disques live, à une époque où Bill Graham, ce fameux patron de salle, mettait tout en œuvre afin que chaque concert soit un moment UNIQUE, autant pour l’artiste que le public. Un choc à une époque où l’on connait l’heure exacte d’entrée sur scène de Paul McCartney et celle où il en sort, à quelle chanson Coldplay envoie les confettis et sort les lasers…

 

Certes, mais pourquoi diable un ouvrage entier consacré à un promoteur de concert ? Un type qui n’a jamais chanté de sa vie, ni su jouer une seule note ! Un type qui, dans notre imaginaire collectif, fume son cigare en comptant les billets verts à la fin d’un concert. Une ordure, un rat, un profiteur. Bref, un capitaliste. A quand un livre sur les exploits de Gérard Louvin ou Jean-Claude Camus ?! Dubitatif, mais pas bégueule, Grog se plonge au cœur de cette compilation d’entretiens, rassemblés par Robert Greenfield, signature du magazine Rolling Stone, croisés avec ceux de moult belligérants. Pour sûr, avec Bill Graham présente…, on n’est pas chez Philippe Manœuvre, c’est du journalisme, du vrai, à l’anglo-saxonne, uniquement fondé sur des faits. Mais quels faits ! Et qui mettent la pression dès le premier chapitre avec cette description des ravages du nazisme dans une saisissante évocation de l’Europe de l’Est de l’entre-deux guerres. Car, comme le souligne Pete Townsend dans sa très belle préface, la valeur du rock’n’roll se révèle avant tout dans son expression de la « douleur et le déni silencieux de l’immédiat après-guerre, au lendemain de la mort de plus de vingt-cinq millions de personnes », et de la position névralgique de la personnalité de Bill Graham, jeune juif isolé, à l’enfance brisé par la guerre, qui trouve aux Etats-Unis l’opportunité de s’exprimer librement.

Libre penseur dès la première seconde où il foule le sol du Bronx en septembre 1941, Wolodia Grajonca adopte le nom de Graham (après celui de Bill, diminutif de William, alias Wolfgang) dix ans plus tard. Notre héros (car il l’est devenu) incarne avant tout la figure du self-made man ricain par excellence. Très tôt livré à lui-même, sans réel attaches familiales, il se découvre à 35 ans, après des années à bourlinguer, de petits boulots en petits boulots, entre la guerre de Corée, y décrochant une médaille bien malgré lui, plus occupé à organiser des parties de dés pour arrondir ses fins de mois que chasser le bridé pour les beaux yeux d’Oncle Sam, et les rangées de tables des restaurants qu’il arpente comme serveur dans les stations balnéaires new-yorkaises. Minutieusement retranscrites par une somme de témoignages d’une précision épatante, ces années de formation le mènent au théâtre, devenant régisseur de la Mime Troupe au début des années 60, troupe d’activistes de gauche basée à San Francisco (où débute Peter Coyote). Grâce à cette expérience, il découvre la joie et l’effervescence des rassemblements populaires en organisant un des premiers concerts caritatifs, servant à récolter des fonds pour la troupe, où l’on croise déjà les Warlocks (bientôt Grateful Dead) et Jefferson Airplane (dont la présence aux concerts de Graham contribuèrent à l’envol). Son coup de génie est d’aborder le rock comme un théâtre vivant, de réunir artistes et publics au milieu de la révolution culturelle des années 60.

Par le biais de la parole rapportée, on se prend d’amour et de fascination pour ce mec d’un autre temps, un gars aux bollocks énormes et au caractère bien trempé. Sans surprise, on le retrouve à la tête des organisations des gros concerts caritatifs des années 80, Live Aids et Conspiracy of Hope pour Amnesty International, mais aussi du premier événement rock en URSS. Mais ce qui nous passionne, ce sont les années Fillmore (et ces fameuses affiches signées Wes Wilson, définissant l’esthétique psychédélique), puis le Winterland, part non-négligeable dans l’évolution musicale de la pop vers des chansons plus longues plus vivantes. Par l’association subtile de light-shows innovants et d’une ingénieuse disposition de salle théâtralisant les concerts (chaque détail compte !), Graham parvenait à créer les conditions idéales pour que la musique se nourrisse de l’audience, et inversement. En 1966, les concerts dépassent enfin la demi-heure réglementaire, comme le remarque Tonwsend, affirmant que le premier passage des Who au Fillmore leur permit de briser les canons de la chanson classique vers une musique vivante et furieuse, voire bruitiste, celle présente sur A Quick One, et entendue en 1969 sur le mythique Live At Leeds. Lorsqu’on lit que Grateful Dead (les plus fidèles abonnés à Graham) pouvaient jouer toute la nuit, ou que les Allman Brothers clôturaient leur set au levé du jour, on se prend à rêver de ces messes incroyables ! Ah, c’est pas à Paris qu’on aura l’occasion de vivre un truc pareil, le couvre-feu du voisinage à partir de 22h.

Au fil des pages, l’effervescence du premier concert du Band est palpable (et cette anecdote sur Robbie Robbertson malade comme un chien, sauvé par un hypnotiseur !) ou, plus tard, sur la rocambolesque élaboration de The Last Waltz, dernier concert faramineux du groupe, mis en image par Martin Scorsese. La première apparition de la bande à Duane Allman vaut aussi son pesant de cacahuètes, troupeau de rednecks débarqués du bayou au milieu du très fleuri quartier du Fillmore (comme des ariégeois tombant dans le Marais), pour mettre tout le monde par terre aux balances. Plus drôle, mais certes moins connu, cet exemple des choix très judicieux proposés par Graham (à savoir qu’il programmait qui il voulait, sans forcément que l’artiste ait sorti un seul disque, comme en témoigne la longue relation avec Santana), le concert du grand (et bougon) batteur de jazz Buddy Rich en première partie de Ten Years After. Féru de jazz (rappelons qu’il a déjà 35 ans lorsqu’il prend le train du rock en cours), notre héros s’insurge des solos à rallonges du batteur du groupe d’Alvin Lee, tic très vogue à la fin des années 60. Pour lui donner une bonne leçon, et histoire d’instruire la jeunesse, l’organisateur débauche Rich, qui l’envoie pêtre une première fois (« un concert de rock ??? »), pour accepter et foutre la pâtée en reprenant « My Body » des Doors d’entrée de jeux. Bill Graham présente… regorgent de ce genre d’histoires, de l’anecdotique construisant une vie. Figure fondamentale de l’organisation du concert, il prédit et devient témoin des naufrages logistiques et humains que sont Woodstock et le concert gratuit des Rolling Stones à Altamont, apportant un point de vue fascinant sur ces deux évènements majeurs jalonnant le rêve hippie.

De fait, targuer Bill Graham d’inventeur d’un métier, promoteur de concert, semble rétrospectivement très juste, puisqu’il insuffle une dose de business dans le Summer of Love, des bases solides, mais dont il perdra le contrôle lorsque tout ça commence à prendre du ventre pour s’envoler vers des salles à plus grosses envergures (Graham est l’organisateur de la tournée 74 de Crosby, Stills, Nash & Young, la première à ne passer que dans des stades). Trente ans de musique, de Cream à U2, de Santana aux Sex Pistols, où le fantasme et la spiritualité délaissent tranquillement et sûrement le wack’n’woll à mesure de l’inflation des cachets des musiciens qu’il a contribué à promouvoir. Durant ce parcours, on découvre les coulisses du système de rémunération de ces artistes et les batailles d’intérêts les entourant, bien peu reluisantes (Police et Sting en prennent pour leur grade, ainsi que Bruce Springsteen). La mutation de la musique dans les années 70 est parfaitement retranscrite de ce côté-ci du décor, notamment à l’arrivée de Led Zeppelin, dont les ravages en tournée sont aujourd’hui bien connu (saccages d’hôtel, parties peu fines avec de très jeunes groupies, passages à tabac récurrent par leur service d’ordre). Lorsque le rock délaisse les salles à taille humaine, Graham apporte sa pierre à l’édifice comme acteur principale de l’organisation du Live Aids, côté USA (l’apport de Jack Nicholson, SA famille royale, idée incongrue et heureuse pour contrecarrer l’événement en Angleterre), mais le grand moment du livre concerne surtout les folles tournées américaines et européennes des Rolling Stones entre 1981 et 1982.

Ces derniers concluent l’itinéraire de Bill Graham en 1989. Trop accaparé par la désastreuse tournée Human Rights Now (deuxième coup en soutien à Amnesty International, que semble s’être approprié l’équipe de management de Springsteen), il ne peut assister à la tournée solo de Mick Jagger, pourtant sous l’égide de sa compagnie. Cette absence lui vaut d’être bouté de la nouvelle tournée des Pierres qui roulent, dont les tractations, à l’époque, firent l’objet d’un feuilleton de la trempe de Dallas. Trahison d’un ami, prise de conscience d’être professionnellement dépassé et de faire parti d’un ancien monde, le début des années 90 le voit exsangue, accusant le coup de l’âge et des excès de boulot, s’octroyant une véritable reconstruction personnelle à soixante ans (après deux mariages ratés) jusqu’à sa mort accidentelle en hélicoptère, la nuit du 25 octobre 1991.

 

La lecture de Bill Graham Présente fait réellement du bien à l’esprit et aux oreilles. Au fil des pages, le parcours aux forceps de cette personnalité incroyable électrise littéralement, tant sa ferveur et la foi en lui-même est communicative. Au bout de ces copieuses 800 pages, on n’a qu’une seule envie : si ce n’est pas organiser des concerts, croire en soi et avoir de la suite dans les idées afin de s’accomplir. A se procurer d’urgence, la trentaine de disques officiels des concerts s’étant déroulés aux deux Fillmore ont été publié, des chef-d’œuvres pour la plupart, témoignages inaltérables de l’atmosphère magique instaurée par Graham. De quoi accompagner chaudement les séances de bouquinage de ce livre unique.

 

Bill Graham/ Robert Greenfield – Bill Graham Présente / Une Vie Rock’n’roll (29€) – Le Mot et le Reste








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bill graham présente, bouquin, fillmore, grogalamode, grogoliste, livre, noel, robert greenfield
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One Response to “GROGOLISTE DE NOEL : BILL GRAHAM PRESENTE – UNE VIE ROCK’N’ROLL”

  1. Patrick dit :
    30 août 2012 à 7 h 26 min

    Hello Grog,
    je possède une interview de Bill Graham datant de 1971 (BEST No36-Juillet1971), qui est vraiment superbe, et qui va bien avec le livre de Greenfield , que j’ai lu en 15 jours cet été, les 800 pages m’ont littéralement électrifiées, en rentrant j’ai découvert ta chronique qui m’a bien-sûr énormément plue et replongée dans le livre, vraiment IMPECCABLE!!!
    Alors voilà, je vais numériser la chronique de Best, et si tu es intéressé, et tu pourra même
    la rajouter à ta chronique, pas de problème…
    Cordialement
    Patrick

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