GROGOTHEQUE #17 : LES REEDITIONS DU MOIS/ ROY HARPER – SONGS OF LOVE AND LOSS (1966-1992)
GROG | 2 décembre 2011
Après l’ôde à la popinette burnée de Phil Seymour, soyons sérieux avec Roy Harper. Chantre du folk anglais, le barde mancunien vient du skiffle, musique traditionnelle connaissant son heure de gloire en Angleterre à la fin des années 50 grâce à Lonnie Donnegan (mélange de country, jazz et blues venu des États-Unis, joué avec tout et n’importe quoi, une planche à repasser, une clé à molette…). Voyou lobotomisé par son passage dans la Royal Air Force, Harper introduit une approche jazz à cet art du picking démocratisé par Bert Jansch (qui en tâte lui-même au sein de Pentangle avec John Renbourn). Remarquable ou terrifiant pour son ouverture d’esprit, il vire immanquablement jazz-folk progressif dans les années 70, à l’instar de Joni Mitchell au même moment. Bon, très sincèrement, on en a rien à faire de Roy Harper. Pire, on fuit à plat ventre. Vous aussi ? Et bien, il se pourrait que Songs of Love and Loss change la donne. Compilation à la thématique prétentieuse (« Mes chansons d’amour ont souvent été caché par les choses plus épiques que je tentais de faire. Cela fait un bail que je souhaitais les rassembler de manière cohérente, blablabla »), ces « chansons d’amour et de perte » joliment remasterisées proposent une mise en bouche concise à son répertoire, s’en dégageant un lyrisme évanescent qu’il va faire bon d’écouter durant les soirées d’hiver, en bourrant sa pipe pendant que sa douce s’attèle à son tricot.
Si on vous dit « folk », la première image qui vient à l’esprit est Bob Dylan. Le parangon du folk américain. Le poète hirsute, le vagabond des rails avec sa casquette d’Huckeberry Finn, ses protest-songs, Greenwich Village, Joan Baez (sans connaître les détails), la guitare en bois et Hugues Aufray. Tout comme il existe un punk américain et un punk anglais, chacun ses particularités (l’un sait jouer de son instrument, l’autre pas), s’il y a folk américain, il y a folk anglais. Certains demanderont : « et le folk chinois, alors ? ». On n’en sait rien, mais ce que l’on sait, c’est que le folk anglais est un art, ma foi, beaucoup plus rustre et hermétique que l’américain.
Qui dit folk, dit folklorique, donc musique traditionnelle. Des deux côtés de l’Atlantique et d’ailleurs, c’est la musique du peuple. Au pays de Chuck Norris, la version ricaine tire les vers du nez au blues et la country. Puis il y a cette énergie, cette rage puisée dans la révolution rock’n’roll. Tout de suite, on est bien. Par contre, du côté du pays de Susan Boyle, c’est pô pareil. Eux, ce sont les celtes, directs, avant de passer par le métissage des champs de coton, ajoutant des instruments purement traditionnels, etc… Plutôt rébarbatif, aux allures de complaintes, des hululements récitant du Yeats. Des noms ? Nick Drake pour le tout venant, feu Bert Jansch pour les pointus, qui en a traumatisé plus d’un (Jimmy Page, Pete Townsend, Graham Coxon), Jackson C. Frank pour les esthètes. Puis Roy Harper.
Comme dit en introduction, pour parler de manière triviale, Roy Harper, c’est chiant, l’équivalent de Leonard Cohen moins neurasthénique. Le Devendra Banhart des origines (avions-nous donc besoin d’un Devendra Banhart ?). Marqué par Tim Hardin, il n’en possède pas la limpidité mélodique, mais propose un contrepoint acide et vénéneux à Donovan, un Syd Barrett terre-à-terre. Passé cette approche barbare et subjective, Songs of Love and Loss se révèle un joyau. En regroupant ses chansons les plus intimes, on découvre le nectar de la création d’Harper, les plus mélodiquement accessibles et envoûtantes.
Une fois assimilée la voix de l’artiste, croisement entre le ronronnement monocorde d’un four micro-onde et le grincement de porte (des restes du skiffle, forcément), comment résister à des petites perles de pureté comme « Girlie », « Francesca » ou « East of the Sun » ? Fréquemment assaisonnées de magnifiques arrangements de cordes signés David Bedford (entendu chez Kevin Ayers et Mike Oldfield, autres fêlés anglais notoires), ce sont ces chansons qui dégagent un lyrisme saisissant, tel que « I’ll See You Again », extrait de l’album Valentine (1974), où l’on peut y entendre Jimmy Page (accompagnant fréquemment le bonhomme depuis Stormcock en 1971) et Keith Moon, ou « Another Day » au refrain d’une poignante grandiloquence. Autre sélection de ce même LP, sa lecture de « North Country », de Dylan (bien qu’étrangement, Harper ne le cite pas comme auteur), qui nous roule par terre, la luxuriante orchestration de Bedford délivrant tout le potentiel émotionnel, sous-jacent chez le Zim. Si Grog était marchand de tapis, il vous dirait que seul ce titre justifierait l’achat de Songs of Love and Loss. Etonnement, on dirait bien que cette version à violons baroques soit tombée dans l’oreille de l’impayable Hugues Aufray pour sa récente (l’eunième) version boy-scout de « La Fille du Nord » avec Eddy Mitchell, pour son album New Yorker (2009).
Ivre d’ouverture musical, disions-nous, Harper, qui n’a décidément rien à voir avec Ben, touche à la musique africaine sur l’hypnotique « South Africa », quarante ans avant les pèlerinages de Damon Albarn. D’autres merveilles sont présentes dans ces deux galettes, comme la guillerette « Naked Flame », tapissée d’un chaleureux mille-feuille de guitares acoustiques, de pedal-steel et slides, ou « Frozen Moment », pépite nihiliste perdue au milieu des années 80, l’album Jugula (1985) voyant le retour de Jimmy Page à ses côtés (surnommé à l’époque « Jimmy Piges », dépossédé de Led Zeppelin). « Hallucinating Light » illustre sa période, comment dire, la plus « hard-rock » (HQ, 1975), avec un backing band composé du fin bretteur Chris Spedding (de Bryan Ferry à Dick Rivers) et Bill Bruford, batteur de Yes (mais aussi fondateur de King Crimson, alors ça va). Quant à « Cherishing The Lonesome », composition à tiroir passant avec agilité du folk romantique au hard-rock vindicatif, elle démontre l’excellence de Roy Harper à son pic artistique et commercial à la fin des années 70, sur One of Those Days in England (1977) où se croisent le couple McCartney, Jimmy McCulloch (ex-Wings en l’occurrence) et Ronnie Lane. On n’échappe pas à certaines prétentions intellectuelles (« Waiting for Godot »), mais le choix des chansons permet de faire le tri dans ses albums les plus plombants (lumineuse « The Flycatcher », échappée du surproduit The Unknown Soldier, 1980). Témoignage d’un regain de vitalité artistique au début des années 90, le déclamatoire « Sleeping at the Wheel », malgré son dépouillement, est assommante, sauvé par la gracieuse « On Summer Day », toutes deux extraites de Once (1990).
Regroupées en deux cédés thématiques (tout est dans le titre), papy Roy nous explique tout cela dans le petit livret, reprenant la signification de chaque chanson choisie. S’il n’est pas du tout obligatoire de posséder la discographie fleuve de notre homme (capable de sortir trois albums à l’année), ses vingt-trois chansons ressemblent à la parfaite introduction de son œuvre, juste ce qu’il faut, et laissera aux curieux le loisir de s’y plonger en profondeur. Et pour le coup, on est rassasié devant tant de beautés.









