GROGOTHEQUE #15 : The Godfathers – Birth, School, Work, Death (1988)
GROG | 24 novembre 2011Flairant l’air du temps depuis la fenêtre de son 20m2, le Grog perçoit l’odeur de l’austérité qui pointe le bout de son nez crochu. Bien qu’alimenté par la grisaille et les promesses de sang et de larmes, comment décrire une atmosphère proche de l’obscurantisme économique et de la culpabilité sociale quand on est un bloggeur isolé dans sa cahute parisienne ? Au lieu de bon mots et de mauvaises vannes, rien de tel qu’un disque incendiaire. Si dans les années 80, de notre coté, nous avons opté pour l’option marlou et gouaille à la Gavroche avec Renaud, Londres enfante l’une des formations les plus nihilistes et les plus classes que la perfide Albion a pu connaître. Groupe emblématique des années Tatcher, les Godfathers respirent la hargne, la violence, la colère et la frustration d’une société anglaise tout aussi radicale et rugueuse que cet avant-goût du XXIème siècle en train de se dessiner sous nos yeux. En 37 minutes et des noyaux de pruneaux, Birth, School, Work, Death recèle dix cocktails Molotov qu’on souhaiterait balancer aux fenêtres de Élysée, avec une chanson-titre en hymne intemporel du mal de vivre des générations sans avenir. Allez, pour la première et peut-être dernière fois, Grog endosse son costume anar’.
A la mi-temps des années 80, la new wave est déjà du passé en Angleterre, la dernière vague de songwriters enragés venant de partir vers d’autres rivages plus sophistiqués. Elvis Costello est en plein périple américain avec King Of America, Joe Jackson tourne jazz dans Body and Soul, les Pretenders prennent la route des stades après Learning to Crawl, alors que Graham Parker n’intéresse déjà plus qu’Eric Noleau. Pendant que la tendance musicale se vautre dans la pop synthétique, les Duran Durâneries et autres garçons coiffeurs, les britons à guitare résistent tant bien que mal, vestiges du fugace pub rock et du R&B des tavernes en voie de disparition. Lee Brilleaux tente de maintenir la barque de Dr Feelgood, s’apprêtant à fournir leur dernier album pour l’historique label Stiff (Brilleaux, 1986), et les Inmates, moribonds avec Five, n’ont pas encore signé sur New Rose, les amenant à un regain d’intérêt, surtout en France, grâce à Meets the Beatles, live parisien remplis de reprises des Beatles. On recense quelques actes de résistances isolés, comme chez les garagistes des Prisoners, posant les fondements de la future scène baggy en tentant de retrouver le groove du clavier de Georgie Fame. Enfin bref, seuls les journalistes des Inrocks pourraient s’y retrouver, bien que plus obnubilés par les popeux de Liverpool (Pale Fountains ou Echo & The Bunnymen), moins poilus et plus loosers, Jesus and The Mary Chains et l’écurie du label Creation. Tout ça, on connaît, les articles ne manquent pas.
Sapés comme Michael Caine dans La Loi du Milieu (Mike Hodge, 1971), les costards élimés piochés dans une friperie Mods, aux cravates bien droites et aux coupes de cheveux sans épis, les Godfathers révèlent une gouaille féroce, prête à foutre un coup de Doc Marteen’s dans le cul de Morrissey et ses bouquets de glaïeuls, les batifolages des Smiths représentant alors la seule alternative, paraît-il, au régime Tatcher (entre autre).
Nés des cendres du Sid Presley Experience (qui avait déjà le look, mais se contentant de jouer du punk braillard) menés par la fratrie Coyne, Peter le chanteur bulldog, et son frère bassiste, Chris, leur formation se stabilise en 1985, à l’arrivée de George Mazur à la batterie, Mike Gibson à la basse, mais surtout de Kris Dollimore, brutal guitariste au visage d’angelot tentant bon gré, mal gré à marcher sur les plates-bandes de Jeff Beck à force de comparer sa six-cordes à un lance-flamme.
Réunis par une passion commune, celle d’attraper à la gorge ce qui ressemble de prêt ou de loin à un représentant du gouvernement Tatcher, ils commencent à faire parler d’eux dès 1985 via leur reprise incendiaire du « Cold Turkey » de John Lennon, ainsi qu’une série de 45t produit par Vic Maile*. Soutenu par le mythique producteur, nos cinq camarades rentrent en studio pour compléter leur premier album, Hit By Hit, collection de chansons, certes déséquilibrés mais dont l’ensemble capte une incontestable fougue. Parvenant à gommer les imprécisions du groupe totalement brouillon en concert, Vic Maile leur crée un écrin puissant, gonflant un son de batterie où chaque coup de caisse claire se rapproche d’un coup de tatane dans la tronche, mettant en valeur les assauts épileptiques de Dollimore (ébouriffant « I Want Everything ») et le phrasé chanté-parlé de Peter Coyne.
Jusqu’ici, les Godfathers possèdent l’attitude et la bonne dose de colère prolétaire, élément inaliénable pour tout groupe anglais qui se respecte, mais Dieu qu’ils manquent de chansons. Amis de la grande musique, on peut passer notre chemin à l’écoute de leurs prestations en concerts, abominables, même sur le tard.
En signant sur une major, Birth, School, Work, Death atteint l’apogée de leur association avec Vic Maile, qui réalise ici l’une de ses plus fines productions, faisant de ces dix titres, l’ultime brûlot du rock anglais envers l’ordre établi durant les années 80.
A la sortie du ce deuxième album, en 1988, cela fait treize ans que Margaret Tatcher est au pouvoir, ayant retirée la participation de l’Etat de plusieurs industries, réduit les dépenses publiques, tout en brisant les syndicats et menant son pays à la guerre (des Malouines). Le chômage s’apprête à atteindre la barre des 6,8%, tandis que 22% des foyers anglais vit sous le seuil de pauvreté. Autant dire que le moral est au plus bas et les perspectives d’avenir bien guère engageantes, peu aidés par l’inflation galopante au milieu de l’émergence du mouvement skinhead et l’accentuation de l’immigration. En 1990, l’augmentation des taxes mènera aux émeutes. Le parallèle avec la France de 2011, et presque 2012, n’est pas inintéressant à creuser.
Animés par ce constat exaltant, la chanson-titre « Birth, School, Work, Death » devient la chanson la plus nihiliste de la décennie, et la plus foncièrement violente que tout le répertoire des Sex Pistols. Le travail de Maile sur la section rythmique fait une nouvelle fois mouche, le groove déversant une adrénaline incroyable jusqu’au refrain à reprendre dans toutes les manif’. Plus que sur n’importe quel morceau du groupe, Dollimore livre un festival de saillies bruitistes et distordues derrière le chant scandé de Peter Coyne. Ce dernier signe le texte définitif de l’état d’esprit anglais des années 80 (« And I’ve felt torture, I’ve felt pain/ Just like that film with Michael caine/ I’ve been abused and I’ve been confused/ And I’ve kissed Margaret Tatcher’s shoes »), où le suicide n’est même plus une sortie de secours (« I cut myself but I don’t bleed/ ‘Cause I don’t get what I need/ And It Doesn’t matter what I say/ Tomorrow’s still another day »).
La suite enfile les constats fatalistes comme des boules de nerf. Contrairement à l’excentricité vestimentaire du mouvement gothique (The Cure, Killing Joke), autre courant provoquant créé en réaction à la Dame de fer, derrière leur look guindé, les Godfathers jouent au paradoxe pour se moquer ouvertement du conservatisme de leur pays et travestir leurs propos pour balancer les pensées les plus extrêmes. Sur une mélodie pop, « If I Only Had Time » s’apparente à une tétanisante déclaration de guerre (« A million mums are hooked on valium/ And you should see what you have done to them/ Things ain’t what they used to be/ A generation raised on poverty ») et son refrain dévastateur (« If I only time/ I’d think of the perfect crime ») ou la virée éthylique de « S.T.B. ». Point de salut non plus dans sa conclusion, Peter Coyne clamant que « Love is dead », dans la délicieuse power pop du même nom. Après la chanson-titre, l’autre sommet de cet album est « ‘Cause I Said So », ôde à l’individualisme permettant au chanteur de déverser sa bile à toute berzingue (« Every day is a thrill when you’re living like me/ Don’t read Baudelaire’s poetry/ And I don’t need no P.H.D./ ‘Cause I’m ten times smarter than you’ll ever be »), coursé par les riffs pyrotechniques de Kris Dollimore. Peter Coyne n’est certes pas le chanteur du siècle (certains diront que ce n’est pas un chanteur du tout), mais à l’instar de bouilles morveuses et prolétaires comme Liam Gallagher, il dégage un charisme incroyable, dont la prestation sur ce titre donne des envies de dynamiter l’agence du Pôle Emploi le plus proche.
Outre les inspirations sociales, la plupart des chansons traitent de l’amûûûr, en forme de petits bonbons glissant un violon virevoltant dans « It’s So Hard », avant d’être se lover dans le romantique « Just Like You », ou sous sa forme la plus malsaine dans « Obsession ».
La quintette londonienne ne retrouvera que rarement cette verve cinglante, l’écartant de l’excellent More Songs About Love and Death, une des dernières productions de Vic Maile, et partiellement sur Unreal World et son extatique chanson éponyme. Les Godfathers vont tomber dans l’oubli à l’arrivée de la Britpop, avant de se reformer à la fin des années 2000. Urgent, défilant à la vitesse d’une mèche en train de se consumer, Birth, School, Work, Death dépasse son statut de témoignage d’une époque, restant l’un des albums définitifs des années 80, objet de révolte que l’on devrait réécouter un peu plus souvent pour se donner du cœur au ventre. Indispensable.









Ah ça fait plaisir de ressortir ces pépites du rock 80′s et de tordre le cliché sur cette décennie, ceux qui la descendent n’ont pas posé leur oreilles aux bons endroits ! Je ne connaît que « Hit by Hit » des Godfathers qui fracasse déjà bien je vais tenter celui-ci. Ca cause vite fait des Prisoners à quand un article sur les fabuleux Makin’ Time (et leur sublime chanteuse Fay Hallam) par Le Grog ?
Merci Justin, dans la foulée, cours te procurer le suivant, More Songs About Love and Hate, du gros business réédité en l’année dernière. Et si tu peux, Unreal World (indisponible, mais ça doit se trouver en fouinant).
Par rapport aux Prisoners, c’est charmant, j’ai ce qu’il faut, mais je n’ai jamais accroché à un disque en particulier, quelques singles à la rigueur. Quant aux Makin’ Time, ce que j’ai écouté ne m’a pas donné la foi. Il faut aussi faire attention à ces groupes-là en général, souvent de seconde zone, il faut bien l’admettre. The Godfathers, ça reste le top. Peut-être me pencherais-je sur Mean Time des Barracudas ou Shot in the Dark des Inmates, ou The Sound, comme j’ai projeté de le faire dans un futur proche…
C’est noté pour les Godfathers suivant merci ! Pour Makin’ Time le premier album est une petite bombe (2e un poil en dessous mais sympa) c’était un des rares groupes de revival mod qui ne singeait pas les Jam fraîchement séparés et avait un vrai son. Sinon en bon fans des Flamin’ Groovies (Shake Some Action forever !) et de Chris Wilson hâte de te lire sur Mean Time très bon effectivement. Et félicitation pour ton blog même sans laisser de commentaires (mais on va faire un effort) je me gave régulièrement de bonnes découvertes ici, dernièrement le Blue Niles ou le Belle Brigade il y a quelques mois qui tourne toujours bien thanks !
Je jetterai mes oreilles sur le Makin’Time en question. Les grogueurs (et les grogueuses?) ne sont donc pas un mythe, ils existent réellement ! Merci pour la bafouille Justin, ça m’encourage à continuer