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GROGALAMODE #47 : GERARD LENORMAN vs TONY BENNETT

GROG | 11 novembre 2011

A l’évocation du patrimoine français, les sondages citent fréquemment l’excellence de sa littérature et ses auteurs hauts en couleur, ses peintres fabuleux, le raffinement de ses grands couturiers, le goût exquis de sa gastronomie, ses représentants politico-polissons, le romantisme so frenchy et autres attraits chics … Un univers culturellement riche, méticuleusement catalogué par Woody Allen dans Minuit à Paris, soit une vision vieille de 80 ans, à croire que les Américains s’attendent encore à croiser Maurice Chevalier et Charles Trenet au coin de la rue en 2011. Ah, c’était mieux avant. Etrangement, le cinéaste new-yorkais, comme tant d’autres, n’ose pas évoquer nos séries TV, ni même notre cinéma, et encore moins la musique, notre bonne vieille variété française. Ben ouais quoi ? Un bon R.I.S. par rapport aux Experts, ça ne se vaut pas ? Forces Spéciales, c’est pas le top vis-à-vis du Dernier Train du Katanga de Jack Cardiff ? Et Richard Anthony n’équivaut-il pas aux Everly Brothers chez nous ? Alors que dire face à Gérard Lenorman, le strabisme toujours fringant, qui propose un album de duos quelques jours après celui du crooner italo-américain Tony Bennett, badin octogénaire livrant la deuxième fournée de ses Duets ? Dans cette bataille aux albums de duo, Grog arbitre l’éternel complexe d’infériorité de la France envers les Américains lorsqu’il s’agit de sauver les maisons de disque de la banqueroute.

 

A partir d’un certain âge, l’exercice de l’album de duos peut être perçu soit comme un moyen détourné de relancer la machine à sous en s’appuyant sur des tubes déjà établis, des valeurs sûres pour des artistes en désespérance, soit comme un enterrement de première classe lorsqu’ils se font vieux. Pour ce nouveau clash, la conjoncture et l’approche des fêtes de fin d’année favorisent la rencontre de deux figures marquantes de la variété grand public des deux côtés de l’Atlantique, ayant transité de la classe tout court à la classe mémère.

 

Concept ultra-lucratif en ces temps de crise du disque, les deux albums de duo en question figurent, ou ont figuré, aux premières marches du podium des classements dans leur pays respectifs cet automne. Qu’il s’agisse de Gérard Lenorman ou de Tony Bennett, la démarche reste semblable : on réinterprète les classiques de son répertoire, ou des standards, accompagné de la jeune génération, parfois antithétique, et quelques grands noms, puis on passe un p’tit coup de polich’ sur les arrangements. A l’heure où les méthodes de développement de nouveaux artistes deviennent plus que problématiques au sein des maisons de disque, cette formule semble l’un des seuls compromis pour gagner de l’argent en effectuant un travail de bonne qualité. S’en réjouira qui veut. Donc, voyons aujourd’hui ce que recèlent ces deux aguicheuses entreprises, réussites commerciales qui, espérons-le, écarteront leurs maisons de disque d’un nouveau plan social en 2012 (ou contribueront à le financer).

 

 

A ma gauche, la terreur des années 70, qui débute en co-signant « La Fille de paille » pour Brigitte Bardot (1968), sa coupe de cheveux lui permet de remplacer Julien Clerc dans la comédie musicale Hair, puis écrit les lettres de noblesses (ou pas) de la variété française, communément appelée « soupe », auprès d’artistes à l’allure de poètes scouts, entre Michel Fugain et Nicolas Peyrac. Au début des années 80, il fonde le label Clemence Melody, sur lequel paraissent les premiers albums d’Indochine et d’Imagination. Un grand homme. Vrai normand, faux auvergnat, Gérard Lenorman est passé maître dans l’art de manier la mélancolie naïve (« La Ballade des Gens Heureux »), de décocher des saillies d’une béatitude déconcertante (« Gentil Dauphin Triste »), et capable de jouer du sarcasme mignon et prophétique (la double lecture de « Si j’étais Président » et son gouvernement cartoonesque). Un artiste humain, comme aiment le décrire ses plus fervents amateurs.

Avec Duos de mes chansons, le Normand s’inscrit dans la droite lignée de Michel Delpech et Salvatore Adamo, collègues de la même génération s’étant dernièrement pliés au même exercice. Michel Delpech & et Le Bal des Gens Bien sont deux modèles du genre, chevaux de Troie préparant un regain d’intérêt public avant un regain de leur fibre artistique pour sortir chacun un album de chansons originales de haute volée. L’exquis Sexa pour Delpech (2009) contient l’un des plus beaux singles (« Je Passe à la Télé »), mettant sa cartouche à tous les jeunes turcs comme Julien Doré n’arrivant pas à discerner le pastiche de la nostalgie mal placée. Quant à Adamo (peut-être le seul compositeur français de la trempe de Neil Diamond), De Toi à moi illumine la morne 2010 de toute sa splendeur avec « Jours de lumière », duo ultime avec Christophe.

 

Malgré tout, le retour de Gérard Lenorman n’échappe pas un irrépressible grincement des labiales tant ses rengaines tartes à la crème ont traumatisé notre enfance, même après son heure de gloire (l’auteur de ses lignes parle pour lui). Sa touffe à forme géométrique, ce regard constamment écarquillé, ce sourire éternellement enfantin et cette voix qui a oublié de muer (ça s’est arrangé) : tout rapproche l’auteur de « Voici les Clés » de la figure du clown triste éternellement associé à L’Ecole des Fans, contribuant à entretenir la phobie des plus fragiles bambins envers les collègues de Bozo. Si l’on peut avoir une tendresse condescendante pour les chanteurs ayant bercés la jeunesse de nos parents, on est beaucoup moins bienveillant à l’idée de (re)découvrir ce répertoire-là. Après avoir terrorisé nos autoradios lors des départs en vacances, il s’apprête à reconquérir les Ipod de nos petits frères et sœurs avec Duos de Mes Chansons, via l’infiltration de jeunes pousses, censées correspondre à la Nouvelle Scène Française (comprendre : ceux qui vendent le plus depuis deux ans). Et là, le directeur artistique sort le char d’assaut : la méprise ZAZ, les (seules) égéries MyMajorCompany Grégoire et Joyce Jonathan, Shy’m échappée de son R’n’B, Stanislas et Amaury Vassili aux cheveux soyeux répondent présent, mêlés aux vieux et vieilles grigou(e)s que sont Florent Pagny, Maurane, ou encore Roch Voisine.

 

Dans son genre, cet album de duos reste un divertissement loin d’être outrageux. A la différence de Tony Bennett, exercice jazz et swing par excellence, Duos de Mes Chansons a le mérite de laisser chaque invité s’approprier les chansons, donnant à ce disque l’allure bariolé et vigoureuse que l’on peut en attendre. Ainsi, ZAZ exécute à la volée « La Ballade des Gens Heureux » dans le style troubadour altermondialiste qui la caractérise. Ca sent bon le feu de bois, les cannettes de bière, l’ambiance festive d’un squat et l’odeur de pétards froids. Le plus épatant est sans conteste « Si j’étais président » transfiguré à la mode gitane par Chico & Gypsies, alors que « Le Funambule » revêt les accoutrements pompiers et symphoniques de Stanislas. « De Toi » s’inscrit dans la veine jazz feutrée exercée par Maurane, même si dans le même genre, il faut admettre qu’on est épaté par le joli brin de voix de Shy’m (si, si !), proposant une interprétation ultra sensuelle des « Jours Heureux », piano-bar, robe rouge et brushing à la Gilda. Tout arrive quand on ne chante pas des bêtises. Sur « Le Petit Prince », Roch Voisine confirme qu’il est un sacré chanteur, et Florent Pagny parvient à la mettre en veilleuse avec « Si Tu N’Me laisse pas tomber ». Ceci étant dit, l’innommable accent de Tina Arena risque de provoquer des saignements de nez avec « Voici les clés », l’un des titres les plus agaçants de notre homme. La participation de Grégoire (« Michèle ») et Joyce Jonathan (« Quelque chose et Moi ») confirment le vide intersidéral qu’ils déplacent. Voix impersonnelles, arrangements impersonnels, on hausse les épaules et on change de piste.

Contrairement au dernier album de Didier Barbelivien (Mes Préférences), avec qui Lenorman se tire la bourre en haut du Top français, Duos de Mes Chansons propose un emballage de qualité, aux arrangements de bons goûts (tant qu’on adhère aux styles des artistes invités) et classes, faisant passer la pilule pour les plus indulgents et les plus curieux. Entre ça et payer ses impôts…

 

 

A ma droite, l’autre Voice venu des bas-fonds de New York, concurrent en son temps de Frank Sinatra, ce fils d’épicier venu du Queens est le dernier représentant d’une génération de crooners et d’entertainers américains ayant illuminés le swing des années 50, au côté de Mel Torme, Dean Martin ou Bobby Darin. Peintre à ses heures, l’inoubliable interprète « The Boulevard Of Broken Dreams » officie depuis 1950, date à laquelle Mitch Miller le signe sur Columbia, avec une régularité métronomique sans perdre ni l’éclat de son sourire ultra-bright et ni la densité de sa permanente.

Tout comme Sinatra, à l’orée des années 60, Bennett fait parti du cercle restreint de chanteurs à voix d’or ayant enregistrés avec l’orchestre de Count Basie, la rolls des grands ensembles big band. Lorsqu’il fonde son propre label, Improv Records, il laisse exprimer sa grande passion pour le jazz et les standards de Broadway, à l’écart de toute velléité commerciale de la variété américaine, en collaboration avec le fin pianiste Bill Evans à la mi-temps des années 70, et deux albums d’une grande beauté (The Tony Bennett/ Bill Evans Album et Together Again). En pré-retraite tout au long des années 80 pour se consacrer à la peinture, ne publiant que deux LP, Bennett reprend le chemin des studios sporadiquement au cours de la décennie suivante. C’est surtout les années 2000 qui le voient reprendre du poil de la bête en survivant, grâce à une série d’albums conceptuels, tel que Bennett Sings the Blues (2001), déjà charpenté autour de duos, avec K.D. Lang (A Wonderful World, 2002) ou The Art of Romance (2004) en petite formation.

Atteignant l’âge canonique de 80 ans en 2006, il s’offre un disque de duos aux apparences d’enterrement de première classe, Duets : An American Classic, projet n’étant pas sans rappeler les Duets I et II de Sinatra au début des années 90 (mais aussi mémère Barbra Streisand). Les standards qui firent son succès se voient liftés avec la fine fleur pop anglo-saxonne, d’Elvis Costello à Bono, en passant par Paul McCartney, Stevie Wonder et surtout George Michael (bouleversante « How Do You Keep The Music Playing ? »). Du beau monde en goguette pour assister aux obsèques, mais pas de traces de Gérard Lenorman. Produit par l’incontournable Phil Ramone (rien à voir avec la bande du CBGB), grand nom de la varièt’ ricaine, et joliment arrangé par Jorge Callandreli, la voix plus que fatiguée de Bennett et la facture parfois superficielle de certains duos ne l’empêchent pas de remporter un franc succès, motivant la conception d’une suite, le bien nommé Duets II.

 

Pas de bouleversement notable à l’horizon pour les détenteurs du premier volet, toujours des standards des années 30, 40 et 50, avec son lot d’invités équilibrants vieilles gardes (Aretha Franklin, Willie Nelson) et jeunesse impitoyable (Carrie Underwood, Michael Bublé) sur des arrangements soyeux. Cette fois-ci, le crooner new yorkais semble plus en voix, peut-être grâce à la grande attraction que sont les présences conjointes de Lady Gaga et d’Amy Winehouse. Tony Bennett n’étant pas franchement le type de chanteurs américains à emballer les jeunes loups de France quand on a plus de quarante ans, les deux bougresses permettent à notre ami d’être d’escalader notre Top 50, et surtout de voir leurs duos en tête des téléchargements (histoire de pouvoir se payer leur paquet de clopes). Judicieusement affublée du titre « The Lady is a tramp » (« cette fille est une trainée »), classique de Broadway du duo Lorenz/Harts (1937), la Gaga surprend son monde en cougar fluo, vulgaire à souhait. Orchestré en formation big band, on en prend d’entrée plein la gueule, elle qui chante d’enfer, volubile à l’enthousiasme communicatif. L’interaction dégagée avec Bennett est palpable, faisant oublier l’aspect factuel du précédent disque. A profiter, c’est peut-être la seule occasion qu’on aura pour l’écouter sans autotune. Par contre, la fixette sur Amy Winehouse laisse perplexe à l’écoute de « Body and Soul », autre chanson des années 30, devenu un standard du jazz au cours des années 50 (notamment grâce au film du même nom en 1947 réalisé par Robert Rossen avec John Garfield et Lily Palmer, sur un scénario d’Abraham Polonsky, une magnifique photo de James Wong Howe, monté par Robert Parr… Pardon). Alors oui, quelle chanteuse, quelle facilité, quel grain, mais déjà mal en point à l’époque de l’enregistrement, la londonienne fait percevoir un pilotage automatique, surmodulant de manière abusive. Sans crier à l’outrage, si la donzelle n’avait pas bu un coup de trop il y a quelques mois, on aurait trouvé simplement ce duo tout à fait charmant en attendant mieux, ni plus ni moins.

Nan, nan, la merveille, la pièce de choix, c’est encore et toujours Norah Jones. En terme de duo, on l’avait déjà entendu mettre la pâtée à Keith Richards (ce qui n’est pas bien compliqué, certes) lors d’un concert hommage à Gram Parsons en 2004. Après l’escapade ronflante du baroque Rome en compagnie Danger Mouse et Jack White, réentendre son gracieux filet de voix est un délice des dieux sur l’intime « Speak Low » (1943), thème de Kurt Weill composé pour un musical de Broadway (One Touch of Venus), avec son lit de cordes mousseuses et de piano feutré.

Il faut bien admettre que la suite s’avère un peu routinière, dû à l’intérêt limité de ces nouveaux duos, ne serait-ce que pour le public européen. Si K.D. Lang retrouve Bennett sur le délicat « Blue Velvet », si le vieux country outlaw Willie Nelson égaye malicieusement « On The Sunny Side Of The Street », si Sheryl Crow nous rend fou amoureux avec « The Girl I Love », on n’en a que foutre de John Mayer, Michael Bublé et Josh Groban continuent à être des clichés ambulant bon pour ma maman, et l’intervention (jolie) de Carrie Underwood, jeune star de la country, donc forcément inconnue en France, laisse de marbre (comme si Aznavour ferait un duo avec Larousso ou Leslie). Et Aretha Franklin confirme sa baisse de forme récente, son interprétation étant bien moins convaincante que George Michael sur « How Do You Keep The Music Playing ? ».

Bon, on préfèrera quand même le premier volet ne serait-ce que pour écouter McCartney foirer « The Very Thought Of You », ce qui est plus rigolo que de se farcir Mariah Carey larder « When Do The Bells Ring For Me » de ses « iouuuuhouhouuuu ».

 

Alors, prêt à croquer Gérard Lenorman ou à enterrer Tony Bennett ? Il est pas beau le moteur de l’industrie du disque ? En attendant, on se prépare pour le revival Francis Lalanne en 2012. Du gros business en perspective…






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