GROGALAMODE #42 : Jonathan Wilson – Gentle Spirit
GROG | 11 octobre 2011Et parlons des producteurs, des ingénieurs du son, de ces belligérants cruciaux dans la conception d’un disque, qui mettent en forme toutes les folies des artistes sous leurs coupes. Tâche à la fois essentielle et ingrate, leur identité se retrouve écrit en tout petit au dos des albums, faisant le bonheur des plus maniaques des mélomanes, mais peu du grand public. Depuis l’explosion de l’entreprise pop au début des années 60, cette faune de l’ombre se met en lumière à de fréquentes occasions, de Jack Nitzsche à Terry Melcher, en passant par Gary Usher, proposant leur vision de la chose au fil de discographie hiératique mais souvent passionnante. En 2011, héritier de cette tradition, Jonathan Wilson, producteur, ingénieur du son et musicien californien de son état, sort cet automne un deuxième album en son nom, Gentle Spirit, disque d’une grâce inouïe, minutieuse odyssée folk ressuscitant les vapeurs psychédéliques et embrumées de la riche Laurel Canyon, lorsque ces collines californiennes abritaient David Crosby, Joni Mitchell, Jackson Browne et Neil Young. Un disque inespéré.
Discret individu, Jonathan Wilson s’avère être un personnage central dans la renaissance de la scène californienne de ces dernières années, et plus particulièrement celle de Laurel Canyon, qui fut, en son temps, l’exemple le plus marquant de la pop communautaire des années 60 et 70. Il passe allègrement du poste de producteur (le groupe Dawes, quatuor country-rock amateur de jolies harmonies, ou divers morceaux d’Erykah Badu entre 2010 et 2011) à celui de musicien de session au côté de Gary Louris ou Elvis Costello. Notre homme fréquente régulièrement des vieux grigoux de la trempe de Jackson Browne, Crosby, Stills & Nash, qu’il a rejoint à plusieurs reprises sur scène.
Outre ces apparitions, l’importance de Wilson intervient plus en amont. Possédant une maison dans les hauteurs du fameux canyon, un peu à la manière de Josh Homme (Queens Of The Stone Age) et ses Desert Sessions, celle-ci accueille régulièrement musiciens de toutes générations qui s’affrontent joyeusement dans des jams-sessions mêlant reprises d’Electric Flag, Steve Miller Band, Bruce Springsteen ou Van Morrison. S’y croisent régulièrement Jenny Lewis et son amoureux Jonathan Rice (dont l’album I’m Having Fun Now fut chroniqué ici), le claviériste de Tom Petty, Benmont Hench, la paire Gary Louris et Mark Olson des Jayhawks, John Stirratt, bassiste de Wilco, Chris Robinson ex-vocaliste des Black Crowes, des membres de Fleet Foxes, jusqu’à Phil Lesh, bassiste de Grateful Dead. Nous en passons et des meilleurs. Aussi laboratoire à idées, Jenny Lewis, par exemple, a notamment appuyé sur l’importance de ces sessions, principal moteur de l’inspiration de son album solo Acid Tongues (2008).
En 2011, c’est donc au tour de Jonathan Wilson de sortir de la cave. Après un premier disque, Frankie Ray, discrètement paru en 2007, Wilson a pris le temps de confectionner cette suite, ne se donnant aucune limite. Comme à son habitude, sa maison-studio a fait office d’auberge espagnole, accueillant de nombreux musiciens. Et la liste est une fois de plus impressionnante : Andy Cabic (guitariste de Devandra Banhart), le claviériste Adam McDougall, le batteur Otto Hauser (Bert Jansch, entre autre), le joueur de pedal-steel Josh Grange (KD Lang), ou encore le mythique bassiste Gerald Johnson (de Greg Allman aux Pointer Sisters). Si cette énumération peut paraître, à raison, assommante, elle est pourtant l’un des facteurs de la magnificence de Gentle Spirit, long disque où chacun a la place de s’exprimer dans d’orgiaques dérives instrumentales (aucune chanson ne fait moins de cinq minutes). En résulte une musique mouvante, sinueuse, hautement imprévisible aux structures alambiquées. Rien n’est simple dans ce recueil, chaque titre recelant de multiples sections, aux arrangements denses et complexes. Par bien des aspects, on se trouve dans la même configuration que le chef d’œuvre décharnée de David Crosby, If Only I Could Remember My Name avec ces longs morceaux s’écroulant en jams improvisées. Si l’on distingue cette approche dans Gentle Spirit, renforcée grâce au mixage à quatre mains de Wilson et Tom Monahan (Vashti Bunyan), réussissant à rendre cohérent cet ensemble tout en brouillant les contours des morceaux pour les rendre fantomatiques. Prenez-garde, on peut se perdre dans Gentle Spirit avec sa pochette rappelant les illustrations du Grateful Dead pseudo-cryptique des années 70, remplies de références à l’Egypte ancienne et autre mythologie.
Dès la chanson-titre, le ton est donné, de ces quelques notes égrenées au piano passant en délicats arpèges de guitare acoustique pour finir en longue montée explosive. « Can We Really Party Today ? » mélange folk-song guillerette et production à la Beatles, voix dédoublée, réverb lourde (les amateurs d’Elliot Smith y verront des similitudes) et brusque rupture de rythme à chaque refrain, boules de mélancolie. Les instruments s’y collent progressivement en un pont interminable en forme de mille-feuille, du piano aux gracieuses cordes explosant dans son final élégiaque.
Le producteur est capable de se défouler sainement, dans « Desert Raven » et ses guirlandes de guitares, version moderne des saillies de John Cippolina au sein de Quicksilver Messenger Service. Morceau de bravoure et pièce de choix dans ce disque aussi long qu’un album de rap (78 minutes, ouargh !), « Natural Rhapsody » singe les cascades de guitares du titre « Subterranean Homesick Alien » de Radiohead (sur OK Computer) et se mue en refonte de « Strawberry Fields Forever » des gars de Liverpool, au psychédélisme léger. Mais ça, c’est avant d’attaquer l’éblouissante reprise de « The Way I Feel » de Gordon Lightfoot (1967), transpercée de soli perçants tout droit sorti d’un disque de Neil Young, la West Coast délétère d’On The Beach. Car, mise à part David Crosby (sans les harmonies) pour l’ensemble, le Loner est la référence la plus écrasante de Gentle Spirit, présent de-ci, de-là, pour exploser aux esgourdes à la toute fin. On croise son versant apaisé, dans la sublime « Magic Everywhere », mélancolique comptine aux parfums d’Harvest, puis la dimension lugubre se réveille lors de la conclusion menaçante « Valley of the Silver Moon », débutant sur les mêmes notes que « Tonight’s the Night », s’énervant au fur et à mesure pour devenir cacophonie durant cette plage lysergique de presque onze minutes.
Résumer la richesse de Gentle Spirit est complètement improbable. Comme on le disait un peu plus haut, on s’y perd. Chaque écoute dévoile son lot de surprises, d’instruments apparaissant au fond du mix, de petits ponts et autres détails de construction que l’on n’avait pas relevé. La dernière fois que l’on avait entendu une telle densité, cela date du OK Computer de Radiohead. Entre rêve et cauchemar éveillé, prostrant l’auditeur dans un état d’hypnose cotonneuse, Jonathan Wilson réalise un tour de force difficilement égalable et vient de livrer une œuvre faite pour durer. Peu de disques soutiendront la comparaison cette année, et probablement celles qui suivront.
JONATHAN WILSON – GENTLE SPIRIT (Bella Union/ Cooperative Music)








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