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GROGALAMODE #34 : Cyril Mokaïesh – Du Rouge et des Passions

GROG | 9 juin 2011

 

Le front bas, le regard concerné, la truffe pointée vers le lointain, y a pas à dire : Cyril Mokaiesh n’est pas là pour rigoler. Alors, forcément, on a envie de lui foutre des tartes, de lui dire de se calmer, de peur qu’il nous déclame un « passe-moi le sel » chevrotant et passionné au détour d’une des multiples cavalcades que recèlent son premier alboum, Du Rouge et des Passions. Oh oui, Grog a tout fait pour le détester, fuyant la promo annonçant son arrivée à renfort de « textes furieusement poétiques », « engagés », houba houba. Et cette pochette, ce drapeau rouge qui vole au vent, cette photo glaciale, contrastée aux teintes désaturées. Des poses, encore des poses, toujours des poses. Parbleu, encore un fou de Nouardèz qu’on cherche à nous refourguer, alors que Luke provoque toujours des coliques. Et puis, c’est vrai, un sentiment parfois diffus parcourt l’épine dorsale, celui, un peu honteux, de s’être fait enfler et d’avoir introduit une production Calogero dans sa platine. Pourtant, ce jeune homme de 25 ans a écrit une chanson définitive, un machin inouï, unique, important : « Communiste ». Le genre de truc qui laisse Grog pantois.

Epineuse affaire que de se pencher sur le cas de Cyril Mokaiesh. Parce que, la cause du chanteur dit « engagé », qu’importe le nom qu’on donne à toute la frange de notre patrimoine musicale politisée de près comme de loin, le GROGSTORE s’amuse à la dégommer (on l’aura compris). Outre un gauchisme à l’avenant, cataloguant inévitablement comme tel les artistes de notre pays jusqu’à la parodie, la jeune génération (celle qui sévit depuis presque quinze ans, grosso modo) ne peut s’empêcher de virer à la posture, entre les écumeurs de MJC (Les Hurlements d’Léo et autres rois du calembour) et les sermonneurs à la Saez ou Wampas (« Capitalistes, enculés !!!! »). Forcément qu’on est nostalgique de la grande époque de Brassens, de Renaud, de Ferré et même Nouardèz, de tous ces gens qui ne sacrifiaient jamais la rigueur de leur art.

« Encore un », se dit-on, blasé, au sujet de Cyril Mokaiesh, prêt à passer notre tour. Sans savoir, on entend « Communiste ». Par tous les saints, ce mec est différent et, ceci, sur la foi d’une unique chanson. Que serait Du Rouge et des passions sans l’aura de « Communiste » ? Bien peu de choses pourrait-on dire, tant elle écrase tout sur son passage, de par sa mélodie, son écriture, ses arrangements et l’extrême lucidité de son texte. Des tubes, des singles massifs, implacables qui ont lancé autant de courtes carrières, la France en compte des centaines et des centaines. Mais des chansons pareilles, des chansons qui parviennent, consciemment ou non, à capter une atmosphère, un état d’esprit, qui, malgré elles, rapetissent les kikis de la concurrence, c’est rare.

 

Dans « Communiste », Cyril Mokaiesh est tout bonnement désarmant, franc, massif, le seul songwriter français à cristalliser l’essence de la génération 2010. Il rend compte d’une essence, d’une humeur questionnant ce qu’est le fait d’être politisé quand on a vingt ans en 2011. Est-ce que cela vaut le coup ? Est-ce que cela fait sens ? Mokaiesh brasse les contours d’une lassitude. C’est comme s’il nous disait « putain, monde de merde, mais de toute façon, j’ai beau revendiquer, qui suis-je ? A quoi bon ? Chui qu’un jeune branleur, ma foi. Allez, je vais prendre un demi et aller au ciné voir un film de Michael Bé. ‘Tain, t’es bonne toi ». Allons encore plus loin ! Cyril Mokaiesh réussit le tour de force de créer un véritable hymne générationnel, comme on n’en écoute peut-être qu’une fois par décennie (la dernière serait bien probablement « Jeune et Con » de Saez, datant déjà 1999), celui du pessimisme irrépressible d’une génération qui vit dans le souvenir des exploits de leurs parents, et dans le fantasme des révoltes voisines en faisant des sitting à Bastille (faudrait pas se froisser un muscle). Après des années de Vincent Delerm et Bénabar, pendant que les fans d’Alex Beaupain et de Brigitte se trémoussent au POP IN, Mokaiesh met les pieds dans le plat, la chanson française redevient puissante durant quatre minutes et trois secondes. Evidemment, on pourrait disserter sur la structure, les arrangements, cette basse formidable, ces cordes outrageusement lyriques, ce chant déclamatoire, mais ce serait réduire « Communiste » à une analyse pragmatique, et ça, on s’en fout.

 

Cette carte de visite risque de peser bien lourd sur les épaules de la jeune carrière de Cyril Mokaiesh, ex-proto Bertrand Cantat des éphémères Mokaiesh, groupe de rock rageur, le temps d’un unique alboum en 2008. D’ailleurs, tout est déjà dans ce projet collégial : la voix chevrotante gonflée à bloc, le débordement verbal, l’emphase rythmique sur des mélodies en second plan. Certaines compositions du Rouge et des Passions font parfois échos aux structures sinueuses, plus organiques de cette époque, comme les grondants « Tes airs de rien », petite sœur de « Va Savoir », et « Des Mots », polie aux cordes dramatiques répondant au chant. Abandonner la logique de groupe permet à notre héros de mettre encore plus les mots en avant, d’ouvrir son écriture vers des arrangements moins compacts, tout en gagnant en sophistication. La voix se faufile, se laisse guider par le flot verbal, matière première de sa création. Il l’avoue lui-même : ses textes sont mis en musique, et non l’inverse, avec les défauts de cette méthode, souffrant souvent du mal communément appelé de « l’austérité du poète ».

 

Autour de ce noyau littéraire, le reste semble être laissé pour compte. Assez fréquemment, les mélodies passent en force, ça déborde de tout, les arrangements tentant de se mettre au diapason de la prestation vocale extatique, cadrée par Philippe Uminsky à la production, et à qui l’on doit l’excellent travail de basse du disque. Outre les inévitables références à l’axe Brel/ Ferré/ Nouardèz, c’est le Julien Clerc première époque que Du Rouge et des Passions évoque, tentant de reproduire ces harmonies baroques avec un assaut ininterrompu de cordes ondoyantes (et lorsqu’on apprend qu’Uminsky produit le prochain Juju, on se dit qu’il n’y a pas de hasard). Si l’un voulait « abolir l’ennui », l’autre cherche à « Remettre un peu de Bleu », cavalcade totalement débridée où la similitude apparaît la plus troublante. Paradoxalement, les faiblesses pointent lorsque ces fameuses influences deviennent transparentes et que l’écriture se fait plus métaphorique, plus lettrée, et, finalement, plus hermétique (« Folie Quelque Part », « Le Sens du Manège »). Derrière « Communiste », Cyril Mokaiesh prouve qu’il en a sous le coude avec des fulgurances prodigieuses, notamment « Le Cri des Essoufflés », écho épurée en fin d’alboum. La chanson-titre prend aux tripes, tandis que l’ouverture « Mon Epoque » plante le décor en ne faisant pas de quartier. La lumière perce le temps de « Jours Inouïs », ôde à la vie, cheval de bataille époustouflant en concert, alors que l’emploi d’un orchestre n’est pas gadget sur « Chère amie », composée par Marc Lavoine, transcendé par la fougue de Mokaiesh.

 

A présent, la question est : et après ? Bien sûr, le style de Mokaiesh peut encore s’affiner, pour s’éloigner de ces références écrasantes, parvenant à égrener en chanson cette dérision qu’on aime le voir manier sur scène. Aura-t-il le talent de ne pas tomber dans une formule à la « Communiste » (n’oublions jamais l’opportunisme des Majors) ? Parions que, dans dix ans, il ne voudra plus la jouer sur scène, ou qu’il sortira un recueil de poésie aux instrumentations épurées à l’extrême. Parions aussi que dans quelques années, en 2020, à l’heure du bilan, quand on se retournera sur Du Rouge et des Passions, on découvrira que l’on tient l’un des plus beaux disques français de la décennie, ayant marqué l’abolition du cynisme.

 

Cyril Mokaiesh – Du Rouge et des Passions (Universal/ AZ)


Cyril Mokaiesh – Communiste

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Cyril Mokaïesh, du rouge et des passions, grogalamode, hymne, jeune et con, musique, vidéo
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