GROGOLISTE DE NOEL : Bruce Springsteen – The Promise : The Darkness On The Edge Of Town Story (CD/ DVD/ Blu Ray)
GROG | 10 décembre 2010Bon OK, j’en vois qui grogne déjà au fond : oui, je vais encore vous gonfler avec Bruce Springsteen, question de conjoncture. Pas qu’on ait eu l’envie indescriptible de vanter les mérites de cet alboum charnière dans la discographie du Boss (d’autres l’ont fait et le feront mieux que GROG), mais il faut bien admettre que, dans l’optique de la GROGOLISTE DE NOEL, la présence de cette luxueuse réédition ne déparerait pas au pied du sapin, coincée dans vos paires de chaussettes. Bien souvent, quand on parle de coffret, les prix s’envolent et on pleure dans son écharpe trouée devant le bô machin chez le disquaire, tout en tâtant la poche trouée de son pantalon trouée qui fait des courants d’air (Instant Charles Dickens). Deux solutions : s’en remettre au pouvoir de la télépathie pour que les copains et la famille entendent le vacarme de vos pensées insistantes, ou faire suivre le lien de cette page auprès des plus grosses bourses consentantes. Et oui, mes chers grogueurs et chères grogueuses, cet objet, au-delà de la musique qu’il contient, est la plus franche réussite en matière de réédition depuis bien longtemps, contrairement à la sodomie avec parc mètre trempée dans le verre pilé, sans vaseline, des Box Mono/ Stéréo des Beatles l’année dernière. Si vous préférez la manière douce, suivez le GROG.
Comment investir convenablement 80€ ? Certes, toi le néophyte en matière Springsteenienne, posséder cette belle reproduction du cahier de notes du Boss entre 1976 et 1978, avec une remasterisation de Darkness On The Edge Of Town à défriser des bigoudènes, le double CD The Promise regroupant vingt et une chansons inédites (ou presque) des sessions d’enregistrement de l’album, un superbe documentaire sur l’élaboration du disque, une captation de Bruce et ses copains le rejouant dans un théâtre vide en 2009, et d’un concert de 1978, à tomber à la renverse (3h de show, ouch), tu t’en mords le chinois grave, n’est-ce pas ? Dans le fond, tu as raison, cette belle chose s’adresse avant tout aux fans purs et durs, mais pense à ton prochain. Tiens, ton père par exemple, ça devrait lui plaire. Pique lui son vieil exemplaire de Darkness, et offre-lui ça à la place.
Ouvrir ce beau cahier, c’est mettre les pieds dans l’état d’esprit de Bruce Springsteen, cogitant et ruminant l’après-Born To Run, qui le révéla à la face du monde, quitte à remettre en question son évolution artistique et son propos pour construire ce qu’il appelle lui-même une « œuvre » sur le long terme. Qui plus est, l’artiste se retrouve interdit de studio le temps d’un très long procès avec son manager Mike Appel, au terme duquel il gagnera sa liberté de faits et de gestes, prenant enfin le contrôle de sa destinée. De ces ruminations, le natif du New Jersey en fait des chansons, gribouillant son cahier de bouts de textes, de liste de titres à écouter et de films à visionner (ses « work sheet »), ses intentions d’arrangements, etc… Chacun y prendra ce qu’il voudra, mais plus qu’une unième biographie ou analyse réalisée par un spécialiste, ce véritable document propose une infime lucarne de la psyché springsteenienne, un jeu de cartes mis à disposition pour en faire sa propre lecture.
Je ne parlerai pas de l’album en lui-même, trop important, trop proche, pilier fondateur du GROGSTORE, pour réussir à trouver les mots justes. Toutes les réponses se trouvent peut-être au cœur du documentaire Bruce Springsteen – The Promise : The Making Of Darkness On The Edge Of Town, réalisé par Tom Zimny*. Pour tout amateur du chanteur, et de rock, ce film représente une sorte de mine d’or. Oui, c’est un film, un vrai, âpre, profond, à l’image de l’album, un film noir, une épopée intérieure, à la fois flamboyante et déchirante. On y croise un jeune homme en colère en quête d’indépendance, prenant conscience des compromissions du passage à l’adulte, s’abandonnant totalement dans sa musique. Quitte à détruire une amitié (émouvant passage entre Mike Appel et Bruce), pour en consolider d’autres, son nouveau producteur et manager Jon Landau et le E Street Band, collaborant enfin étroitement aux compositions. Ces gars-là ont appris à faire un disque en produisant ce chef d’œuvre, comme le montrent ces entretiens récents et ces fabuleuses images d’archives suivant pas à pas l’évolution du travail en studio. Toucher d’aussi près le processus créatif fascine, de l’autorité suprême du Boss pour canaliser ses troupes jusqu’aux moments de détentes tendres lorsqu’il interprète tardivement une chanson au piano avec Steve Van Zandt, tard le soir.
L’autre gros morceau de ce coffret, c’est bien sûr le double album The Promise. Constipé par ce fameux procès contre Mike Appel, durant lequel il ne devait coucher aucune note sur bande, le top départ de l’enregistrement de Darkness fut aussi celui de la diarrhée. Si Bruce les a écartés du tracklist final, c’est avant tout par soucis de cohérence avec la thématique rigoureuse du disque « samouraï » qu’il avait en tête, supprimant tout le gras et les chansons guillerettes superflues (une partie atterrira sur The River). Oh, certaines d’entre-elles ont déjà été dévoilées dans le coffret d’inédits Tracks (1998), comme « The Promise », diamant incontestable, l’une des plus importantes chansons de l’œuvre de Springsteen, et « Rendezvous », à la croisée de Doc Pomus et Phil Spector. Derrière le sommet de l’iceberg Darkness On The Edge Of Town, The Promise s’écoute comme l’alboum perdu de Bruce, où son style lyrique ayant abouti à Born To Run se mue vers une concision plus proche de l’os. Cette première version de « Racing In The Street », grandiloquente et pleine d’emphase, comportant le violon de David Lindley, en témoigne en première piste. À la liste des chefs d’œuvre sacrifiés : « Because The Night » évidemment, dont on peut enfin découvrir la version studio, un poil plus lente que celle de Patti Smith, qui, contrairement à la légende, n’a pas retravaillé le texte et les arrangements, mais simplement modifié la narration vers une histoire de fille qui attend son amoureux au téléphone, ainsi que le langoureux « Fire » pour les Pointer Sisters et le pastiche soul « Talk To Me » offert aux collègues des pubs du New Jersey Southside Johnny. Vraie découverte, la montée de jus romantique « Save My Love » n’a jamais été achevé par Bruce. Ainsi, là voilà avec un texte et des arrangements aboutis puis enfin enregistrée en 2009 pour l’occasion. Le springsteenophile se délectera de pièces de choix que sont les versions primitives de « Candy’s Room », au tempo ralenti pour la douce ballade « Candy’s Boy » ou de « Factory », dans un premier texte intitulé « Come On (Let’s Go Tonight) ». De la fixation aux arrangements à la Jack Nietszche sur « Gotta Get That Feeling » à l’embardée du rock de bar festifs « Ain’t Good Enough For You », en passant par la poésie urbaine de « Spanish Eye » et « The Brokenheart », proches des merveilles d’un Willy DeVille, l’écoute de ses trouvailles (formidable mastering du fidèle Bob Clearmountain) ne confirme qu’une constat indéniable : Bruce Springsteen est l’un des plus grands auteurs du XXème siècle.
Comme un bonheur n’arrive jamais seul, pour les petites bourses, ce double CD se trouve aussi vendu séparément.
Le reste apparaîtra accessoire. La réinterprétation dans un cadre austère (le Paramount Theatre d’Asbury Park) en 2009 a une portée avant tout symbolique : est-ce que ces mots écrits à 27 ans, racontant les écorchures d’un homme comprenant toutes les compromissions à accepter dans le monde adulte, peuvent-ils résonner à 60 ans ? Le Boss clâme qu’il s’agit de son élément préféré de ce coffret. Par contre, le DVD du concert de Boston en 1978 est formidable. Il faut savoir que la tournée qui suivit la sortie de l’alboum reste comme l’une des plus mythiques de Bruce Springsteen, les concerts dépassant parfois les 4h, ne quittant la scène qu’une fois le public à genoux. Pour en avoir écouter pas mal, les bootlegs de 1978 captent une ferveur inégalée chez un artiste rock à ce jour : généreux, exubérant, le groupe au taquet, alternant reprises (« Rave On », le fameux « Detroit Medley » final) et morceaux du répertoire, la setlist changeant chaque soir au gré des humeurs du Patron. Bref, une fois le DVD enclenché, c’est 3h de pur bonheur, on fait les yeux ronds et on danse dans son salon sur cette formidable interprétation de « Rosalita (Come Out Tonight) » de près d’1/4 d’heure.
En 1978, un concert de Bruce, ça pouvait donner ça :
Une fois plus, j’ai été clair ?
L’Avis d’Howard : « Waouw, tu touches à la corde sensible… Un robot, c’est naze. Mon moufflet aura du Bruce à Noël. Je veux qu’il ait la meilleure des éducations. C’est dit ! Et en plus, il y a aussi une version Raie Bleue ! Tu aurais pu mentionner une excellente et massive biographie de 800 pages Bruce Springsteen, Une Vie Américaine de Marc Dufaud sortie chez Camion Blanc ».
*À qui l’on doit Wings Of Wheels : The Making Of Born To Run, élément essentiel de la réédition de Born To Run.
Bruce Springsteen – The Promise : The Darkness On The Edge Of Town Story (Coffret 3 CD/ 3 DVD ou Blu Ray) 79,99€







